[ Interview] François Stemmer « je travaille énormément sur le mouvement »

12 mai 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 0 commentaires

Le metteur en scène et photographe  François Stemmer est à voir. Il présente du 12 au 14 mai Intimité au festival Jet Lag 7 et Seventeen les 17 et 18 mai. Il investira également le Centre Pompidou pour la Nuit des Musées le 21 mai. En résumé, il devenait urgent de le rencontrer.

Vous n’êtes pas issu du monde de la danse je crois ?

Effectivement, pas du tout.  Je suis comédien, je n’ai toujours fais que du théâtre. En arrivant à Paris j’ai commencé à voir pas mal de spectacles.

Vous arriviez d’où?

De Nice. J’ai fait le Conservatoire là bas, j’ai joué dans deux petites compagnies, puis après j’ai débarqué ici à Paris et j’ai continué dans le théâtre. J’ai joué, puis j’ai découvert Arthur Rimbaud, donc j’ai arrêté de jouer tout ce que je jouais pour ne faire que la poésie d’Arthur Rimbaud que j’ai tourné pendant deux ans.
Après j’ai monté une première compagnie pour enfants, où on faisait des spectacles en langue des signes pendant dix ans, puis on est arrivé au bout de l’aventure avec mes deux collègues avec qui on a monté la compagnie. C’est là que j’ai décidé qu’il fallait que je monte ma compagnie pour pouvoir travailler avec les adolescents.

Donc vous êtes focalisé sur l’adolescence. Pourquoi ce choix de travailler cette période de la vie qui est si particulière ?

Avant de lire Rimbaud, l’adolescence ça ne me fascinait pas plus que ça, je pense que c’est vraiment quand j’ai lu la biographie d’Arthur Rimbaud et que j’ai lu ses poèmes que je me suis dit “ C’est le premier adolescent qui m’a vraiment fasciné “.

Et la votre d’adolescence? A quatorze ans vous étiez comment? Rebelle? Obéissant?

Non, non j’étais pas un rebelle, j’ai eu ma petite période style New-Wave à l’époque de the Cure, Depeche Mode et tout ça, j’ai fait ma petite période mais j’ai eu des parents cools, mon père ça l’amusait énormément d’aller acheter justement es fringues noires, ma mère était un petit peu plus affolée mais bon.
Ils m’ont laissé vivre vraiment mon adolescence tranquille, puis après le théâtre très très vite, donc j’ai très vite rencontré des gens, en tout cas un milieu dans lequel je pouvais m’épanouir totalement sans me prendre la tête, sans jugement. Et je pense que ça aide beaucoup à passer une adolescence plus tranquille.

Travailler avec des ados, ça résonne forcément avec l’ado qu’on était parce qu’il y a, pour vous, quelque chose qui semble de la réparation, de se dire “ Moi j’aurais adoré, à seize ans, faire ça. “

J’aurais adoré avoir le magnétisme que peuvent avoir certains adolescents à seize – dix-sept ans, qui sont juste tellement beaux de simplicité, de générosité… Il y a quelque chose dans la gestuelle, une grâce qui est vraiment hallucinante, que moi je n’avais pas.
Et je pense que ça par contre oui, il y a vraiment ça, et puis par contre une liberté, dans tous les sens du mot, que ça soit sexuel, de paroles… Je veux dire j’en avais une aussi, on en a tous eu une, donc maintenant c’est vrai que je découvre des mots que je connaissais pas comme pansexuel, j’ai découvert ça par les ados, il y a des choses qui se rajoutent, mais je pense qu’on était pas brimés quand on était ados, si on voulait s’éclater on s’éclatait aussi.

Parlez moi de Seventeen qui jouera les 17 et 18 mai à la MPAA. Je crois que c’est votre premier spectacle de danse ?

C’est vraiment un spectacle où il y a tout dedans, il y a vraiment de la danse, il y a du texte :  soit les poèmes d’Arthur Rimbaud soit des textes écrits par les ados que j’ai rencontré.  Il y a du skate, du roller, des projections, il y a des témoignages… C’est vraiment une succession de tableaux, qui s’enchaînent les uns derrière les autres qui racontent une histoire; à la fin on a vécu une heure – une heure et demi des moments de vie d’adolescent.
C’est vraiment une pièce qui ne se construit qu’en partant d’eux.

C’est ça qui m’intéresse, c’est une pièce que vous avez créée et recréée plusieurs fois ? Comment ça fonctionne, comment vous recrutez les adolescents ? Quels sont les profils que vous recherchez ?

Il y a des auditions. Que vous ayez fait du théâtre ou non, que vous soyez danseur ou non, si vous avez envie d’avoir votre première expérience sur un plateau, les auditions vous sont ouvertes.
Ce qui fait qu’aux auditions il y a vraiment des gamins qui viennent de tous les milieux, certains qui sont des apprentis artistes et d’autres pas du tout. Je prends le temps pendant les auditions, qui durent quand même 4 jours généralement, de bien voir qui ils sont, de bien les regarder, leur façon de marcher, de parler, de se tenir, tout ça, et une fois que j’ai fait le tour de toutes ces individualités là, je décide de quelles histoires j’ai envie de raconter; parce que forcément si jamais je ne prends que des personnes qui sont dans une dynamique très positive et où il n’y a pas de timidité, où ils y vont sans complexe, je vais avoir un Seventeen qui va être très péchu.
Donc j’essaie quand même de varier, qu’il y ait vraiment plein d’adolescences différentes.

Les histoires que vous racontez, c’est des histoires que vous écrivez à partir d’eux ou ce sont leurs histoires?

Il n’y a pas vraiment d’histoire en fait. Les seuls moments où il y a une histoire c’est un texte qui est projeté où là c’est un ou une adolescente qui écrit sur elle, donc là par exemple à la MPAA ça va être un texte sur la sexualité, c’est une jeune fille qui écrit ça, qui est très libre sexuellement, donc ça m’a assez fasciné et j’ai eu envie de diffuser ça.
Quand on était à Rouen, il y a un jeune gamin qui m’a dit qu’il avait été harcelé quand il était ado, et il m’a dit “ J’ai envie d’en parler. “ Il y a un témoignage dans le noir où on entend sa petite voix qui dit comment il a été harcelé. Et c’est vraiment lui, il a pas inventé, c’est vraiment un morceau de sa vie qu’il partage avec nous.
Le mot sexualité pareil, ça c’était à Vire elle a été traitée comme ça par un jeune gamin qui m’a dit “ Moi je suis gay et j’ai envie d’en parler. “ Après c’est moi qui m’arrange pour qu’ils puissent parler de ces choses très intimes sans que ça puisse gêner, mettre un malaise.
Il faut pas que le gamin soit mal à l’aise.

Est-ce qu’ils se servent du spectacle comme un outil ? Ce garçon là, est-ce que c’était un coming-out?

C’est ce qu’il voulait faire, il voulait en faire un coming out. Je voyais bien que sur le plateau il était pas à l’aise. C’était pas positif, c’était chargé de quelque chose de très lourd. Moi j’avais pas envie de montrer cette image là. Si je veux parler de l’homosexualité, je veux montrer en effet qu’il faut l’assumer à un moment, mais que c’est quelque chose qui n’est pas grave du tout d’être homosexuel. Pour que si jamais il y a d’autres ados dans la salle ils se disent “ Ben voilà quoi. “
Et donc du coup je n’y vais pas avec lui parce qu’il y avait quelque chose qui bloquait. En plus j’avais vu sa maman, une dame adorable, je me suis dis c’est pas possible je vais pas lui infliger ça le jour de la représentation.
Puis il y a eu un jour de relâche, et en rentrant du jour de relâche je lui ai dis on va pas faire comme ça, et il me dit “Non attends c’est réglé. J’ai profité de mon jour de relâche et j’ai fait mon coming-out.“ Donc du coup on a refait la même scène, et il était déjà libéré de quelque chose et c’était beau, c’était super beau.
Donc voilà, moi j’essaie pas de les forcer à quoi que ce soit, je cherche à les accompagner au mieux possible à faire ce qu’ils ont envie de faire, à partager ce qu’ils ont envie de partager. C’est pareil pour une gamine qui va avoir du mal à parler, qui est très timide, mais que je trouve pourrait dire d’une façon magnifique par exemple « Le bateau ivre » d’Arthur Rimbaud. Je vais pas passer dix jours à lui apprendre à bien placer sa voix, je vais la diriger, mais je vais surtout lui mettre le micro pour que toute sa fragilité, sa timidité me parvienne. Parce que c’est ça qui est beau, pas d’avoir un singe savant qui va nous lire parfaitement Le bateau ivre en respectant tout ce qu’il y a à respecter.
C’est vraiment ça, c’est les observer, me dire “ lui ou elle ce serait beau qu’il fasse ça, qu’il dise ça“ et puis c’est ensemble, on fait que eux le fassent avec le plus grand plaisir possible, sans stress, et que moi j’ai exactement l’image et l’émotion que j’ai envie de dégager par des mots ou par le mouvement.

Souvent la MPAA demande à des artistes de créer avec des amateurs, mais les artistes ont pas forcément l’habitude de le faire, je pense à Olivier Dubois récemment; ; vous vous avez l’habitude de ça. La pratique amateur c’est quelque chose qui intervient beaucoup maintenant sur des scènes classiques, je pense à Jérôme Bel, je pense à Tiago Rodrigues qui vont être à la Bastille, ce sont des gens qui vous inspirent? Quelles sont vos chorégraphes, vos inspirations chez les performeurs ?

Alors moi dans le visuel, dans l’image et dans la poétique de ce qui peut se passer sur scène, c’est Yves-Noel Genod. ça m’a vraiment aidé, ça m’a débloqué quand j’ai vu ce qu’on pouvait faire sur un plateau, ce qu’il pouvait amener…Je suis complètement fan, et je pense que son travail m’a vraiment débloquer.

Est-ce qu’on va avoir de la jolies lumières comme chez Genod?

 A la différence d’Yves-Noël, pour moi ce qui est important c’est qu’on voit les ados, c’est eux qui illuminent vraiment le plus. Il y a des effets de lumière mais c’est pas vraiment le truc où je m’attarde le plus. Peut être que sur mes prochaines créations j’y ferais plus attention, mais là, sur Seventeen, il y a des petits moments, en effet, où je joue avec les lumières, mais l’important c’est qu’on les voit ( les ados ) le plus possible.

Il y a un hasard de calendrier qui fait que vous êtes un peu en star à Paris, vous avez un spectacle, à un mois d’écart vous êtes au festival Jet Lag du 12 au 14 mai, avec Intimité, est-ce une création, une reprise? 

 Intimité c’est une création que j’avais présenté une demi heure aux Petites formes décousues au Point Éphémère.  Jean-François Munnier  ( NDLR : Jean François Munnier est le conseiller danse de l’Etoile du Nord) est venu voir la demi heure et m’a dit “ Si tu veux tu présentes la totalité de la pièce à Jet Lag 7. “Du coup j’ai retravaillé avec Camerone et Elias qui sont un apprenti danseur et un apprenti comédien, on travaille souvent au CMD, il y a eu le centre Wallonie Bruxelles aussi qui nous a accueilli pour travailler. On y retourne à partir de demain. On fait là la création de lumière, on se met en place et voilà quoi. C’est une pièce qui est un petit bijou, vraiment.

 Vous ne chorégraphiez ou mettez en scène que des adolescents?

 Pour le moment c’est ce qui m’inspire le plus en fait. Et puis c’est un tel plaisir, même pour eux, même pour moi, c’est génial de travailler avec des jeunes  à partir du moment où ils sont en confiance, ils croient à un projet et ils rentrent dedans.. C’est fou.

Vous auriez envie de travailler avec d’autres chorégraphes qui travaillent [???] je pensais évidement à Mickaël Phelippeau et son Anastasia..

F : [...] Je vais sans doute travailler avec Cécile Backès à la Comédie de Béthune, on va sans doute justement faire un atelier avec des ados tous les deux. Mais moi j’ai envie de continuer dans cette voie parce que j’adore ça, et ils sont vachement talentueux, vraiment incroyables.
A partir du moment où on leur demande pas de faire des choses qui sont à dix mille kilomètres de ce qu’ils sont, il y a une justesse dans la façon d’aborder les choses, dans le rythme qu’ils mettent dans leurs déplacements, dans les enchaînements, ils ont quand même une compréhension du plateau, c’est stupéfiant.

Qu’est ce que le projet  Un ado Une oeuvre ?

Un ado Une oeuvre va avoir lieu dans le cadre de la Nuit des Musées, le 21 mai de  21:30 jusqu’à 2 heures du matin, je vais faire intervenir des ados par rapport à des oeuvres. Il y a un jeune danseur qui s’appelle George Labate qui est du CNSM, qui est aussi à la MPAA dans Seventeen, normalement il va danser sur une des terrasses du centre, mais soit c’est une des terrasses soit ça sera une des salles [...] . Il y a une jeune chanteuse, qui est aussi dans Seventeen, elle va chanter « Space Oddity » de David Bowie. Il va y avoir un autre jeune gars qui lui, on va mettre deux plaques de plexiglas devant deux tableaux [...] qu’il va choisir, et lui en transparence va la modifier. Changer l’oeuvre existante et rajouter quelque chose. Et une dernière chose ça va être deux groupes de jeunes qui vont jouer un riff qui sera toujours le même, et ils vont inviter un peu comme l’histoire des rats et du Joueur de flûte de Hamelin, c’est une ville qui est envahie par les rats et il y a un joueur de flûte qui vient et chasse les rats de la ville, là j’aimerais qu’il y ait un gamin qui joue de la guitare, et que tout le monde le suive, et il va les emmener, tout public, au forum -1 et là il y aura deux concerts avec des jeunes.

 A quelle heure?

 La première fois je pense que ça se fera à 21:30, et la deuxième fois je pense que ça sera vers 23:00, c’est pas encore décidé.

[...]

 Ma dernière question, c’est que vous disiez que vous veniez du théâtre spécifiquement, comment vous êtes devenu chorégraphe? Et vous dansez?

Pas du tout, ça serait super prétentieux de dire que je suis devenu chorégraphe, je travaille énormément sur le mouvement, il y a un très gros travail sur le mouvement, tous mes déplacements sont   »chorégraphiés », mais tout ce qui est de la danse pure et dure, je m’appuie sur les danseurs qui font partie de la distribution, pour écrire avec eux un mouvement de danse. Mais c’est vraiment on le fait à deux, parce que moi je leur parle avec mes vœux de metteur en scène, je les nourris en tant qu’interprète pour qu’ils se racontent une histoire quand ils font quelque chose, et eux après ils mettent en mouvement ce que je leur raconte verbalement. Et ça marche plutôt pas mal, au début ils sont un peu déroutés parce que j’emploie aucun mot du vocabulaire de la danse, j’emploie jamais ces mots là. Je leur parle comme si c’étaient des comédiens, et eux ils retranscrivent. C’est vrai que comme moi j’ai une image, je le fais. Je le fais mal, mais ils comprennent, et eux ils le font.

Visuel : ©François Stemmer


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