Hard To Be Soft, keep calm and dance !

12 juin 2018 Par
Bénédicte Gattère
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Le titre donne le « la »  : Hard To Be Soft est un spectacle percutant et contrasté. Pour sa dernière création, la danseuse et chorégraphe irlandaise Oona Doherty est animée par la volonté de rendre compte du quotidien des habitants de Belfast. Tout en rythme, en violence contenue et en maîtrise.

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Tout commence par une scène quasi-mystique : trois jeunes garçons en casquette et survêtement se tiennent debout auprès d’un fumigène. Recueillies, ces silhouettes plongées dans la pénombre semblent nous indiquer que quelque chose de capital se prépare. Au bout de quelques minutes, alors que la fumée s’élève sur la musique de David Holmes, l’apparition s’évanouit pour laisser place à un nouveau personnage. Mis en pleine lumière, un jeune banlieusard, – nous le devinons à sa gestuelle et aux mots qu’il articule – évolue de manière saccadée, stroboscopique : de la break dance sur des chants d’église. L’effet est puissant.

Pour la version présentée dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, c’est Oona Doherty, avec son physique androgyne, qui interprète elle-même ce protagoniste du premier épisode, que nous retrouvons pour le dernier tableau. Chaîne en argent autour du coup, baggy, cheveux plaqués, elle l’incarne à la perfection. Entre ses mimiques totalement bluffantes, sa maîtrise du contemporain et du hip-hop et l’énergie qu’elle déploie sur scène, il s’agit d’une véritable prouesse. Devant les spectateurs, entre les intermittences des mouvements, des scènes de rue apparaissent : tantôt un deal au coin d’une avenue, tantôt une altercation ou bien encore un affrontement qui tourne mal… Quelqu’un s’effondre, pleure, se meurt dans un cri muet. Un autre – ou le même ? – se relève, assène à son tour un coup fatal et s’en va, en quête d’une autre aventure, le pas traînant. C’est d’ailleurs ainsi que se termine le spectacle, sur une note douce-amère. Car s’il y a un aspect tragique dans l’exposition de vies dévaluées par la société, s’y loge par ailleurs un côté épique. Il s’agit justement de se battre pour exister envers et contre tout. Et si « on ne traitait pas la tragédie à la légère », « on en pleurerait » : « parce que qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? » comme le dit l’une des voix off qui jalonnent le spectacle sous forme de témoignages bruts.

Cette endurance face au pire, les spectateurs la retrouvent dans le deuxième tableau. De très jeunes filles arrivent sur le plateau : les danseuses de l’Ajendance Company, invitées par Oona Doherty. Les grilles du front de scène s’ouvrent sur un cube blanc, lumineux, immense. La rapidité des déplacements, la synchronicité des mouvements et l’efficacité de la mise en scène impressionnent. La scénographie, précise et minimale, est d’ailleurs l’un des éléments-clés de Hard To Be Soft. Ces jeunes filles, maquillées, hyper lookées, performent la féminité car celle-ci devient une « armure » quand les temps sont durs : « Si tu vis dans un taudis mais que t’es toujours bien sapée, ça a quelque chose de vraiment valorisant, et parfois tu peux obtenir de meilleures offres d’emploi ». Pour compléter sa galerie de personnages de la capitale de l’Irlande du Nord, marquée par les conflits récents et la présence de l’IRA, Oona Doherty convoque pour le troisième tableau un duo père-fils détonant. Tous les deux s’opposent, se mesurent, un policier et un ancien révolutionnaire… Puis l’affrontement s’altère dans un moment paroxystique. Chacun semble possédé par une véhémence qui le déborde alors que sous nos yeux se déploie la vidéo créée pour l’occasion par Jack Phelan. Enfin, le corps à corps fait place à une forme de tendresse : inattendue, elle bouleverse.

En 50 minutes top chrono, Hard To Be Soft offre un spectacle de très grande qualité avec des interprètes tous plus talentueux les uns que les autres. Au vu de la richesse des différents tableaux présentés, très condensés, les spectateurs ont peut-être pu le trouver un peu court et regretter ne pas en avoir un peu plus à se mettre sous la dent… Sans conteste cependant, la jeune irlandaise découverte l’année dernière aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis et qui avait été un vrai coup de cœur réitère l’exploit de nous éblouir cette année, à ces mêmes Rencontres. Après nous avoir de nouveau saisis en 2017 au Festival de Danse de Cannes, Hard To Be Soft – A Belfast Prayer présenté à l’Embarcadère d’Aubervilliers est un vrai choc esthétique. Une chose est sûre, la danse contemporaine doit désormais compter avec Oona Doherty, entre son style, qui s’affirme un peu plus à chaque pièce, sa conception de spectacle exemplaire et son énergie pure, singulière. Remarquable en solo, elle nous a de surcroît montré, avec cette ode aux plus précarisés, qu’elle savait la jouer collectif, avec le même brio.

Visuels : © Luca Truffarelli