Festival Extension Sauvage: un paradis pour la danse

27 juin 2016 Par Araso | 0 commentaires

Merveille(s) dans un écrin de verdure. Le Festival Extension Sauvage sous la direction artistique de la chorégraphe et danseuse Latifa Laâbissi a clôturé en grande pompe hier sa cinquième édition. De purs moments de danse contemporaine sur deux journées, dans les espaces intérieurs et extérieurs de la ville de Combourg et non loin de là dans les somptueux jardins du Château de la Ballue à Bazouges-la-Pérouse. Cette année encore, Extension Sauvage nous a gratifiés d’une programmation d’un très haut niveau, exigeante et pointue, humble et généreuse.

Note de la rédaction :

Le pari d’Extension Sauvage, lancé il y a cinq ans par Latifa Laâbissi, est de faire vivre toutes les formes de danse contemporaine dans des cadres inattendus. Un programme pédagogique qui s’inscrit dans l’année scolaire se clôture par un festival, le dernier weekend de juin. A l’origine, l’envie pour la chorégraphe de «partager (sa) pratique» comme elle nous l’explique. Pratique de la danse, du regard, au croisement de la transmission et de la visibilité. «A force d’intervenir sur cette pratique, j’avais envie d’une réponse actée.» Latifa Laâbissi, qui évoquait le sujet avec passion et engagement il y a un an pour Toute La Culture, joint l’acte à la parole et contacte Marie-Françoise Mathiot-Mathon, propriétaire de l’étonnant château de la Ballue aux jardins improbables. Conquise, celle-ci décide de soutenir à fond le projet et met son lieu de vie et de travail à disposition du festival chaque année. Cet hiver, Myriam Gourfink y a séjourné en résidence d’artiste et écrit la création présentée lors du festival.

La ligne artistique de Latifa Laâbissi est claire et libre: «Plutôt que de lutter pour adapter à tout prix des cadres inadaptés, pourquoi ne pas amener la danse à s’adapter au paysage?». Et Extension Sauvage de jouer, comme son nom l’indique, avec les contraintes de la botanique. Les arbres se font figurants, les saules pleureurs se font coulisses, les allées de marronniers permettent l’apparition, les bosquets la dissimulation. Avec la collaboration de sa complice de longue date, la scénographe Nadia Lauro, elle pense l’ensemble des performances avec une véritable dramaturgie de projet. «Nous nous attachons à travailler avec ce ‘déjà-là’» commente Nadia Lauro. En mouvement, cela donne une danse radicale et ultra-accueillante dans des cadres fous.

«Nature, Voiles et modernité en danse: Duncan, Fuller, Nijinsky», «Danser Duncan, Danser Dehors» et «J’ai rêvé #3» de Laëtitia Doat: l’élan gracieux du savoir

C’est avec une conférence en médiathèque de Combourg, qui regorge d’une sélection pointue, que Laëtitia Doat ouvre le bal. La bibliothèque comme sanctuaire de la recherche, étape préliminaire à la création chorégraphique, où Laëtitia Doat a fouillé et glâné des ressources rares sur ces trois figures majeures de la danse de la fin XIXème. Elle choisit le voile comme dénominateur commun de leurs démarches: Loïe Fuller et son travail sur le port du buste et la fin du corset, batons de bambous à l’appui, Isadora Duncan en référence aux statues grecques, Nijinsky avec un parfum d’animalité et de souffre. Le lendemain, en atelier pour adultes dans les jardins du château de la Ballue, Laëtitia Doat initiait le public à la danse avec voile de soie selon les codes d’Isadora Duncan. Dans l’après-midi, usant de tous les recoins des labyrinthiques jardin, c’est Laëtitia herself qui, drapée dans un voile et équipée des fameux bambous, jouait les Loïe Fuller évanescentes avec des apparitions impromptues.

«Huynh/Keravec» de et avec Emmanuelle Huyhn et Erwan Keravec: le duo breton annamite

En t-shirt rouge, jean et baskets, elle fait des mouvements de yoga sur la pointe des pieds, cherchant l’équilibre. Elle sort. En chino bleu et tshirt noir, il insuffle la vie à une cornemuse en contournant le chant traditionnel. La plainte se fait incantatoire. Il sort. Un dialogue d’action et de réponse à l’autre par sa propre action s’instaure. Le mouvement se fait organique, fantastique, animal, la conversation se fait murmure, les gestes se racontent à l’oreille, dans le creux d’un genou, comme un secret et le tout devient ultra-sexy. La cornemuse prend vie, elle est le tiers qu’on cajole, l’enfant avec lequel on joue. Elle participe intégralement au désir triangulaire dont elle est, par moment, l’instrument presqu’innocent. Des moments de sensualité torride alternent avec les mimes plein d’humour d’Emmanuelle Huynh. Créé en 2014 pour un plateau, le duo sera repris deux fois durant le festival. Une première fois en plein air à Cabourg, les interprètes sont beaux et présents mais le public les perdra un peu dans un amas de verdure -eux-aussi, sans doute. Le lendemain dans les jardins de la Ballue, circonscrit par les arbres qui se font gardien de son intimité,  le noeud dramatique se ressert, les deux se rapprochent: c’est sublime.

«Jours étranges» de Dominique Bagouet, recréé par Catherine Legrand et Anne-Karine Lescop pour un groupe de danseurs amateurs: la jeunesse prometteuse

Créé en 1990 par Dominique Bagouet, disparu en 1992, «Jours étranges» a été recréé par ses héritières en 2012, et ce 25 Juin c’était la der des der de cette troupe amateure qui danse ensemble depuis quatre ans. Des adolescents biberonnés aux doors, qui affirment leurs individualités sur les notes mythiques de «Strange Days» du même groupe de légende. En quatre ans ils ont grandi, ont acquis une présence et entretiennent le temps d’une parenthèse l’espoir d’une adolescence pleine de promesses. Cachés dans un saule pleureur, ils en sortent les uns après les autres comme les papillons d’une chrysalide. C’est frais et c’est touchant. C’est drôle et c’est beau.

«Une mystérieuse Chose, a dit e.e. cummings» de et avec Vera Mantero: la marche troublante

Vera Mantero n’a jamais cessé, depuis 1996, d’interpréter ce solo. Conçu pour un plateau avec un jeu de lumière qui éclaire d’abord son visage et fait apparaître progressivement son corps, elle le recrée, pour le festival, en pleine nature. Elle se tient au fond d’une allée de marronniers, presque dans un sous-bois. Le public, qui vient d’assister à «Huyhn/Keravec» au château, est guidé jusqu’à  l’autre bout de l’allée, face à elle, mais loin, très loin. On la distingue à peine. Le chant des arbres, sa voix dans un micro, elle démarre sa marche en même temps que son chant de plainte «une chute une absence un abîme une impossibilité une tristesse un chagrin, atroces». Le «costume» lui non plus n’a pas changé: entièrement nue, Vera Mantero est recouverte d’un maquillage qui lui fait une peau de femme noire, laissant blancs son visage et ses mains. Chaussée de pieds de chèvre, les cheveux ultra-laqués dans un chignon, les paupières recouvertes de paillettes bleues, le front perlé d’accroche-cœur, elle semble un faune. A l’origine un hommage à Joséphine Baker par Edward Estlin Cummings, le monologue deviendra une litanie, improvisé, filmé, retravaillé par Vera Mantero. Un solo mythique qui, 20 ans après sa création, donne toujours autant de frissons, dérangeant, fascinant, totalement hypnotique.

«Etale» de Myriam Gourfink: la claque

Le génial parcours imaginé pour le festival emmène le public un peu plus loin dans la forêt, comme une descente dans les entrailles de la terre. Au bord d’un plan d’eau en contrebas d’un escarpement de verdure, il est invité à s’installer sur des rondins de bois. Sur le premier pallier d’un cadre surréaliste, on aperçoit Kasper T. Toeplitz et son octobasse, qui signe fidèlement la musique de la performance, accompagné de Stevie Wishart à la vielle. Leur présence dans ce décor est à elle seule la promesse d’une claque. Et la performance ne déçoit pas: un peu plus en hauteur, les trois danseuses de Myriam Gourfink (géniales Carole Garriga, Deborah Lary et Véronique Weil) se détachent comme par miracle de la cascade de verdure qui les dissimulait. En tenue de camouflage, agrippées à la paroi -ce qui, en soi, est déjà une prouesse physique, elle entament un lent, très lent cortège latéral, un ballet surnaturel avec ce sol qui leur prend autant d’énergie qu’il leur en donne. Au signal des basses, une brèche spatio-temporelle s’ouvre qui engloutit public et interprètes tout entiers sous une pluie divine de pollens et de graminées. Le tableau est irréel. L’instant est indescriptible. Il ne peut exister que dans les yeux de ceux qui l’ont vus, inscrit dans le corps de ceux qui l’ont vécu. Hommage à la terre, ce qui est en train de se produire n’a plus rien de terrestre.

«…Although I live inside… My hair will always reach toward the sun…» de Robyn Orlin et Sophiatou Kossoko: le peps à l’état pur

Pantelant et sous hypnose, le public est redirigé vers les jardins où Laetitia Doat achève une seconde série d’apparitions. Autant dire qu’après cette séance du troisième type avec Myriam Gourfink, on a plutôt envie d’un break. On est à deux doigts de s’éclipser dans un bosquet et de se faire oublier sur un transat, l’air de rien. Lourde est la tâche de celle qui passe après Myriam Gourfink! En l’occurence, il s’agit de Sophiatou Kossoko, qui reprend le solo créé par Robyn Orlin en 2004. La femme noire vivant en Europe et la femme blanche vivant en Afrique bossent ensemble et le mélange est une véritable dynamite. Affublée d’une perruque afro, d’un peignoir qui cache un maillot de bain or sur des talons dorés, Sophiatou Kossoko, la cinquantaine et un corps de rêve en béton armé, se trémousse sur «La Gadoue» de Jane Birkin. Elle dispose des théières en plastique désopilantes sur le devant de la scène, au coeur du théâtre de verdure. Un dernier passage en «coulisses» la voit ressortir équipée de sept piscines en plastique fluo. Elle s’interrompt, se plaint de Robyn qui lui créée un solo indigne de sa carrière de danseuse. Elle hurle sa douleur sur du Johnny et évacue le public installé sur les gradins. Le reste tient juste du délire: le plus simplement du monde, Sophiatou Kossoko dispose les piscines sur les gradins pour en faire une rivière, et invite le public à se prêter à un cérémonial qui consiste à se laver les pieds avant de danser sur la pelouse. Le tout à grand renfort d’humour décapant, bilingue, de clins d’oeil à la danse et à l’Afrique. C’est donc sur une énorme fiesta que s’est clôturé le festival Extension Sauvage édition 2016. A l’année prochaine, donc!

Visuels © Richard Louvet

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