Excellent cru pour le premier marathon des formes courtes 100% courts à La Villette

10 avril 2016 Par Araso | 0 commentaires

Dans le cadre du festival 100% à La Villette qui inaugure une nouvelle forme de festival mêlant théâtre, danse, cirque, musique et art contemporain, 100% court est un mini marathon de formes courtes, principalement de danse et aussi de performance. Une sélection internationale ultra-pointue, qui fait passer de l’écriture la plus radicale avec Venuri Perera, à la plus hilarante avec Choy Ka Fai, en passant par de vraies prises de risques utiles et intelligentes (Mallika Taneja). Un parcours surprenant et 100% réussi. 

Note de la rédaction :

On nous annonce un parcours de formes courtes de 2h30 qui se jouera entre deux salles pour deux dates exceptionnelles dans le cadre de 100%. Il s’agit en réalité d’environ 3h de danse, 5 spectacles courts dont 4 sont des premières en France. Les noms sont exotiques et peu évocateurs. Le résultat est juste une sublime surprise.

Le chef d’oeuvre: Mickaël Phelippeau - Avec Anastasia (France)

L’occasion de revoir ce spectacle de 30 minutes, présenté en collaboration avec le Centquatre-Paris dans le cadre du Festival Séquence Danse Paris. Créé en 2015 et présenté en Off d’Avignon il avait déjà recueilli l’assentiment enthousiaste de la rédaction. Il s’inscrit dans le cadre d’un travail de portraits d’adolescents entamé par Mickaël Phelippeau sous forme de soli. Ce qui impressionne d’emblée avec Anastasia est l’aplomb avec lequel elle prend possession de la scène. En off, elle parle au public en lui expliquant très exactement comment vont se dérouler les 30 min qui vont suivre. Elle va entrer cachée derrière ses cheveux, une guitare et un sac à la main et va planter son bureau de répétition dans un coin du plateau. Le reste sera son terrain de jeu. « C’est une danse des cheveux » annonce t’elle, « cette danse, c’est ma danse ». Ces cheveux, ce sont à la fois des jouets et « comme un voile derrière lequel je peux me cacher », dit-elle alors que l’opinion se déchaîne autour du débat sur la mode dite « pudique ». Incroyablement mature pour son âge, maître de son corps et de sa voix, Anastasia danse avec la même aisance sur du Shakira, de la musique africaine ou dans le silence absolu. Côté public, il y a quelque chose de gênant, de vaguement impudique à entrer dans son intimité, à l’écouter parler sans tabou de sa mère et de ses premières années en Guinée où elle jouait dans la rue avec ses amies avant qu’une balle perdue ne vienne lui caresser la joue un peu fort. Elle arrive alors en France, devient Mini Miss, veut devenir journaliste, change d’avis, se beaucoup de questions. Elle est à la fois trop jeune, trop sexy, trop intelligente, avec trop d’humour: « C’est qui Anastasia? C’est où à Paris? » et on se sent trop petits après l’avoir vue danser.

La plus courte et la plus poétique: Idan Sharabi - Noa (Israël, 1ère en France)

Avec un projet de plusieurs soli qui rend hommage à la chanteuse Joni Mitchell, sur la sublime musique de « The Last Time I Saw Richard », on aurait pu s’attendre à une danse qui tombe dans le piège du joli. Il n’en n’est rien. Vêtue d’un jean et d’un t-shirt, Noa entre en scène et tombe la veste comme on tombe les armes, pour se retrouver en brassière et faire parler son corps, d’abord sans musique. Le reste est une succession de mouvements fous, partis directement du périnée comme un yoga puissant avec la fluidité d’une méditation en mouvement, la vitesse en plus. 5 minutes de beauté pure, un décalage, une sortie cachée qui a quelque chose de Latifa Laabissi dans son « Adieu et Merci ».

La plus radicale: Venuri Perera - Traitriot (Sri Lanka, 1ère en France)

Une table IKEA blanche et une jeune femme au corps hors norme qui entre pieds nus sur scène. Venuri est à la fois danseuse et psychologue et collabore à des projets de théâtre thérapeutique et ambulatoire au Sri Lanka et à l’étranger. Elle explique que la condition sine qua non « pour mieux apprécier son spectacle » est l’obéissance. Et voilà la couleur du travail qui va suivre: en demandant régulièrement au public de fermer et d’ouvrir les yeux, elle opère des déplacements vectoriels dans l’espace tout en poursuivant une marche désarticulée. Elle se déplace les mains liées, le poing tendu, comme si ses jambes étaient deux prothèses. Son corps est un instrument politique: elle choque, provoque et cherche à susciter la réaction face à des formes corporelles cassées et dérangeantes. Elle questionne la notion d’obéissance et avec quelle facilité on se soumet à un ordre donné. L’obéissance systémique, rassurante, qui laisse la porte ouverte à toutes les dérives que sont ces corps tordus, spasmés, une certaine misogynie qui fait des vulves avec des bouches et des yeux, qu’elle mime tandis que la voix qui nous guide se fait plus métallique et éraillée, la folie plus palpable. En miroir, la question de la traitrise: le traitre est-il celui qui sort du cadre ou celui qui accepte tout sans question? L’obéissance et la capitulation, l’obéissance et la renonciation.

La plus hilarante: Choy Ka Fai – Softmachine : Surjit (Inde/Singapour, 1ère en France)

Cette pièce de 40 minutes pose la question de la danse contemporaine en Asie d’une façon totalement désopilante. Incarnation parfaite du geek asiatique surdoué de la technologie et totalement décomplexé, Choy Ka Fai parle au public en des termes abordables de ses recherches sur le milieu très secret et très sérieux qu’est la danse contemporaine, à travers 13 villes du monde. Il débarque sur scène équipé d’un micro tout comme son complice Surjit, danseur et chorégraphe indien originaire de la région de Manipur. Ensemble, ils vont, en direct, composer une chorégraphie qui sera un mélange de folklore indien et de danse contemporaine occidentale et asiatique. Les deux présentent leur travail sur le mode d’une télé-réalité avec un sens de l’auto-dérision hors norme. On craint l’espace d’un instant un catalogue de blagues un peu lourdes avec des ficelles un peu grosses: il n’en n’est rien. Certes, certains passages sont légèrement explicatifs et certaines vannes un peu trop faciles, mais le tout est parfaitement enlevé, rondement mené par un humour maîtrisé et une excellente culture de la danse asiatique et occidentale. Le résultat est une chorégraphie totalement scotchante et esthétisante. Preuve qu’avec beaucoup d’humour on peut accomplir un travail très sérieux. Et on rit vraiment tout le temps.

La plus courageuse: Malika Taneja - Thoda Dyan Se/ Be careful (Inde, 1ère en France)

Une prise de risque utile et intelligente fait de cette forme courte un spectacle qui compte. Malika Taneja vit et travaille à New Delhi et travaille à amener l’art dans tous les quartiers de Delhi. Son solo « Be careful » a reçu le prix ZKB Acknowledgment au festival Zürcher Theater Spektakel. Entre un présentoir qui regorge d’étoffes et deux tables jonchées de vêtements, Malika se tient debout, nue, seule en scène, dans le silence. La lumière éclaire autant la scène que le public, qui n’échappe pas au regard de Malika scrutant la salle, visage après visage. La tension est à son comble, le malaise devient intense. Certains quittent la salle tandis que d’autres au premier rang éclatent d’un gloussement nerveux. Courageusement, Malika leur sourit et finit par leur dire gentiment mais fermement que si le public veut écouter ce qu’elle à dire, il vont devoir se taire. Elle est toujours nue, à quelques centimètres d’eux. Et ils se taisent. Tandis qu’elle s’empare de chaque pachmina, de chaque étole, de chaque tshirt, de chaque pièce une par une pour s’en vêtir, Malika tord le cou à quelques clichés en les mettant face à leur évidente absurdité. « Quand on tend à quelqu’un un pot ouvert, il a envie de mettre le doigt dedans, n’est-ce pas? » c’est pour cela qu’en citoyenne responsable soucieuse d’éviter au tout-venant la moindre tentation, elle se couvre comme un oignon de toutes ces couches qu’elle superpose jusqu’à ne plus pouvoir bouger. « Mais au moins, s’il m’arrive quelque chose, je pourrai dire que ce n’est pas de ma faute ». Be careful est un mouvement ultra courageux qui parle directement au coeur des gens, grâce au traitement de l’absurde par l’absurde, et c’est génial.

Visuels © Philippe Savoir pour « Avec Anastasia » de M. Phelippeau/ Tami Weiss pour « Noa » d’Idan Sharabi/  Magic Box fotography pour « Traotriot » de Venuri Perera/ Altorfer pour « Thoda Dyan Se » de Mallika Taneja


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