Du désir d’horizons de Salia Sanou : liberté de mouvement au cœur des ténèbres

5 juillet 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Pour enrayer les machines de disparition que sont les camps de réfugiés, Salia Sanou donne voix et place aux corps et aux rythmes de leurs habitants. Un spectacle engagé et engageant.

Note de la rédaction :

Co-directeur du centre de développement chorégraphique de Ouagadougou, Salia Sanou n’a de cesse de puiser dans sa propre expérience des déplacements les motifs chorégraphiques de la frontière et de l’exil, celui qui frappe les étranges étrangers de ce monde globalisé, celui intérieur qui dit les failles que chacun porte en soi.

Son dernier spectacle, porté sur la scène du Théâtre National de Chaillot, fait le pari risqué de tenter de décrire et de qualifier l’horreur de cette vague de misère qui chaque jour déferle sur les côtes européennes. Comment, en effet, saisir l’indicible, quand même les chiffres, les images ou les mots semblent inadéquats pour dire ce que l’on voit ? Comment renoncer aux discours démonstratifs et autres verbiages inutiles tout en parvenant malgré tout à délivrer un message ? Comment proposer une poétique politique sans reproduire les travers d’un certain art dit engagé?

Face à un si grand défi, l’économie de moyens peut, paradoxalement, s’avérer être un allié précieux : lit de camp et mobylettes plutôt que grandiloquence et phrases ampoulées pour capter au plus près l’univers de l’émigration. Mais le deuil de la narration n’est pas chose aisée, preuve en sont les piétinements du début du spectacle ou certains passages trop strictement littéraux, lorsque Salia Sanou hésite encore à renoncer complètement à nous raconter une (sombre) histoire, à s’émanciper des textes d’un Samuel Beckett ou d’une Nancy Huston

Heureusement, très vite, la danse, épaulée par une partition musicale renversante, reprend le dessus sur les mots. De ses ateliers dans les camps de réfugiés maliens au Burkina Faso, Sanou a rapporté dans ses valises les seuls matériaux exploitables par un chorégraphe : des rythmes, des pulsations, des pas et des gestes. On découvre alors l’insoupçonnable pouvoir de la danse, son incroyable force de circulation, sa fabuleuse puissance créatrice d’espaces de liberté dans lesquels peuvent s’immiscer imagination et pensées. La danse de Salia Sanou n’est pas une révolte, elle signale malgré tout, pour qui sait la voir et la prendre en compte, la création d’une faille. Tantôt corps isolés, tantôt collectivité unifiée, le « nous » des 8 danseurs, ce « nous » de réfugiés, n’existe que comme ondulation, en pointillé, dans le creux des lignes, des corps et des objets.

En faisant de l’enfermement un espace onirique fluctuant, Salia Sanou parvient à dégager une ligne d’horizon dans un espace d’invisibilisation, une perspective d’avenir dans un espace de non-temps où le cours de l’histoire semble comme en suspension. Mais puisque, pour reprendre les mots de Samuel Beckett, « La fin est dans le commencement, et cependant, on continue », on ne peut qu’espérer de voir d’autres artistes poursuivre cette poétique redoutablement politique.

Visuel : © Teddy Mazina


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