Dorothée Munyaneza, la violence de l’Histoire à bras-le-corps

27 novembre 2017 Par
Bénédicte Gattère
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Dans sa dernière pièce créée pour Avignon et qui a fait sensation cet été (lire notre article), Dorothée Munyaneza informe avec une rare intelligence et une grande sensibilité à propos d’un sujet méconnu : les viols systématiques au moment du génocide rwandais. Elle parle ici -et elle chante, et elle danse-, la vie des mères victimes des exactions des miliciens et leur relation avec les enfants issus des viols, rejetés le plus souvent, et dans tous les cas non désirés : « Unwanted ».

unwanted

Dans le portrait que Toute la culture avait fait de Dorothée Munyaneza dans son dossier « Relève », nous vous parlions de la première pièce que la chorégraphe avait créée en 2013, « Samedi détente », en collaboration avec la danseuse et chorégraphe Nadia Beugré. Présentée en 2014 à l’occasion des vingt ans du génocide des Tutsis au Rwanda, elle représentait le premier volet d’un travail que la jeune artiste née à Kigali en 1982 a souhaité poursuivre. Elle-même rescapée du génocide, elle s’enfuit en 1994 avec ses parents à Londres. C’est là qu’elle intègre une école de musique et décide d’embrasser une carrière artistique.

Dans le deuxième volet de cette réflexion autour du génocide, elle reprend de nombreux éléments de « Samedi détente » : mélange des genres, entre danse, musique, théâtre et performance ; utilisation du micro au milieu de la scène où se concentre une parole jaillissante ; puissance du témoignage et recours à une gestuelle particulière, expressive, conduisant à un apparemment dérèglement du corps sous le poids de la violence subie. Toutefois dans « Unwanted », la chorégraphe choisit de se concentrer plus particulièrement sur les violences subies par les femmes victimes. Elle fait entendre sur scène leurs témoignages pré-enregistrés, qu’elle traduit simultanément. Elle le dit elle-même : « j’ai envie qu’on entende les femmes de notre monde ». C’est ici chose faite, selon un dispositif choral qui soutient le spectacle. Ce paysage sonore offre la possibilité d’entendre au théâtre une réalité pourtant très dure : les viols répétés des femmes Tutsis par les miliciens. 2000 à 5000 enfants seraient nés de ces viols : un phénomène de société donc. Cette situation va amener les futures mères à affronter le rejet de leurs familles, leur reprochant de porter en elles les enfants de leurs bourreaux, d’enfanter des « serpents », des « hyènes ». Elles se confrontent également à une violence plus intime encore, et compréhensible, celle de leur propre rejet de cet enfant, définitivement « unwanted ».

Dorothée Munyaneza parvient à rendre audible sur scène des réalités crues, qui frisent souvent l’insupportable. Sa force consiste à incarner à proprement parler ce qui ne peut plus être dit. Le corps prend le relais, que ce soit pour raconter les violations indescriptibles ou le retour à la vie après ces mêmes violations. Le chant prend également le relais pour exprimer la difficulté d’exister d’une petite fille-« hyène » qui elle-même rejette la part de violence imposée par un père bourreau. La chorégraphe prend régulièrement le rôle de chanteuse tout au long du spectacle, -ainsi dans une interprétation de « Daddy cool » particulièrement glaçante. Les spectateurs ressentent alors l’intelligence d’une telle mise en scène, et surtout sa nécessité. Après la voix, le corps aussi prend le relais et se met à parler, lui seul peut dire l’indicible. Munyaneza l’exprime ainsi : « je suis en train de trouver un langage corporel qui est le mien ». Elle cite alors comme influences : « le combat, la lutte, les gestes de manifestation, le danger ». Ses qualités de chorégraphe et d’interprète sont manifestes : la puissance et la grâce se mêlent dans ses gestes, faisant naître de nouvelles formes d’expression de soi, quand ce qui est à exprimer se heurte aux limites du langage. Aux côtés de l’impressionnante Holland Andrews, chanteuse et musicienne américaine, sauvage et baroque, la chorégraphe britannique opère sur scène un véritable travail de guérison, d’exorcisation mais aussi de soin, pour finalement retrouver la paix. « La mémoire corporelle de la violence : c’est ça qui [l]’intéresse » et elle parvient en effet à la rendre visible -et donc à la faire exister- dans ce spectacle habité, à ne pas manquer.

Du 28 novembre au 1er décembre au Centquatre (Paris, 19e)

Visuels : © Christophe Raynaud de Lage