Danse nordique au Théâtre de Chaillot

29 janvier 2018 Par
Raphaël de Gubernatis
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Pour sortir des sentiers battus, que faire de mieux sinon que de programmer à Paris tout un ensemble de compagnies venues des pays nordiques ?

Car depuis les lointains ébats des Ballets suédois au Théâtre des Champs-Elysées au début des années 1920, peu de compagnies de danse des pays scandinaves ont été vues par le public français. On ne connaît  guère en France que le chorégraphe Tero Saarinen, venu d’un pays voisin de la Scandinavie, la Finlande ; la redoutable Mette Ingvarsen, une Danoise ; ou alors, dans un tout autre registre, le Ballet royal du Danemark, qui est un héritier du ballet romantique à la française. Et surtout, bien sûr, ce Ballet Cullberg qui fut longtemps la plus célèbre des troupes suédoises et même scandinaves, du temps de  sa fondatrice Birgit Cullberg sans doute, mais plus encore à l’époque où son fils, Mats Ek, en assurait la direction artistique et signait quelques-uns de ses chefs d’œuvre à l’instar de « Giselle ».

« Morphed », de Tero Saarinen : extrêmement décevant

Ainsi l’initiative du Théâtre de Chaillot avec son « Festival nordique » était-elle des plus heureuses. On y a programmé pêle-mêle le Ballet Cullberg qui n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même avec les successeurs de Mats Ek. Mais aussi la danseuse islandaise Bara Sigfusdottir, la compagnie danoise Himherandit ou des danseurs du Ballet national de Norvège dans une chorégraphie d’Ina Christel Johannessen. Et enfin ce même Tero Saarinen avec sept interprètes masculins, ainsi qu’une compagnie jusque là parfaitement inconnue en France, la GöteborgOperans Danskompani, compagnie suédoise de 38 danseurs dédiée à la danse contemporaine, dirigée par une Islandaise, Katrin Hall, et qui s’est présentée ici avec un ouvrage, « Kodak », signé d’un jeune auteur norvégien, Alan Lucien Oyen.

La  grosse déception est venue de Saarinen. Lui qui fut longtemps un danseur exceptionnel, puis est devenu un chorégraphe souvent remarquable comme en a témoigné son fabuleux solo bâti sur « Le Sacre du printemps », livrait là, avec « Morphed », une chorégraphie indigne de son talent, creuse, parfaitement inintéressante, servie, à une exception près, par des danseurs lourds comme des bûcherons, et sans relation aucune avec la partition choisie pour l’accompagner due au célèbre chef d’orchestre et compositeur finlandais Esa-Peka Salonen.

« Kodak »

Interprètes d’une qualité remarquable, aussi magnifiquement flexibles et virtuoses sur le plan chorégraphique que bons acteurs dans le cadre d’un ouvrage où le texte est surabondant, mais dont pas un ne porte un nom suédois ; mise en scène réglée avec une rigueur et un savoir-faire exceptionnels, d’une qualité d’autant plus surprenante que son auteur, Alan Lucien Oyen, paraît fort jeune encore ; très belle scénographie de Leiko Fuseya, héritière d’un onirisme à la Fellini ou à la Robert Wilson, comme cela s’est déjà vu en moins bien à l’Opéra de Paris avec « Play » du Suédois  Alexander Ekman ; lumières superbes encore de Martin Flack ; accompagnement musical réussi : tout dans « Kodak » force l’admiration et le respect pour un travail très bien fait et fort bien exécuté. Tout, sauf le propos qui est peu audible, voire abscons, sauf le texte qui est verbeux et dont l’intérêt littéraire apparaît des plus limités.

Dommage qu’Oyen, qui dit « avoir grandi avec Ibsen » n’ait pas puisé dans le patrimoine de son pays, la Norvège, plutôt que de nous imposer des Mickey Mouse et un cosmonaute américain avec sa bannière étoilée. Dommage aussi que ce garçon qui semble être un metteur en scène sensible et talentueux, un chorégraphe pas inintéressant mêlant harmonieusement danse et théâtre, mais au détriment de la danse toutefois, ne se révèle pas être en revanche un auteur dramatique convaincant. Sa critique (mais en est-ce une réellement ?) des aspects factices du rêve américain exigerait d’être formulée avec plus de clarté et moins de verbiage. Cependant, ce qu’on découvre ici de son talent de metteur en scène encourage réellement à voir d’autres spectacles de sa main.

Raphaël de Gubernatis

Le « Festival nordique » s’est déroulé du 16 au 27 janvier au Théâtre national de Chaillot.

Crédits :
Photo © Mats Bäcker