[Danse] Hofesh Shechter au Théâtre de la Ville: ces Barbares nommés Désir

31 mai 2016 Par Araso | 0 commentaires

Présenté au dernier Festival d’Avignon, le singulier «Barbarians» d’Hofesh Shechter est donc une trilogie sur le désir: désir de créer, désir d’innocence, désir vital. Le chorégraphe israëlo-londonien est un habitué du Théâtre de la Ville où il emmène cette fois sa compagnie travailler tour à tour la neurasthénie, la fougue, l’humour. Trilogie composée de «Barbarians in Love» («Les Barbares Amoureux»), «tHE bAD» (qu’on pourrait traduire comme «lES bRUTES» façon «Le Bon, La Brute et Le Truand») et «Two completely different angles of the same fucking thing» («Deux angles complètement différents du même putain de truc»), «Barbarians» malgré quelques mollesses est un spectacle sublime.  

Note de la rédaction :

Pour ses quarante ans le chorégraphe adulé revient dans une version augmentée de lui-même: avec ses mouvements caractéristiques reconnaissables entre mille, son exigence technique folle, sa musique décapante, mais agrémenté de nouvelles fonctionnalités comme l’humour et la sensualité. Il est le mâle alpha.

Pour commencer, il doute: Hofesh, artiste auréolé de gloire qui n’a plus rien à prouver, est en pleine crise de la quarantaine. Du moins essaie-t-il de nous le faire croire. Et ça fonctionne presque: des faisceaux robotiques balaient le plateau comme des drônes, agressant le public au passage. Public qui, particulièrement peu chaleureux, applaudira timidement ce premier acte avant de quitter la salle pour l’entracte.

Vêtus de blanc comme dans un hôpital ou un asile d’aliénés, les six danseurs exécutent des mouvements impeccables que les habitués connaissent désormais par coeur. Sur fond de musique électronique et baroque et de bruits de guerre, une voix électronique féminine scande: «You are one, we share, you are mine, I am yours, you are me, I am you, I am perfect». Les véritables barbares de cet univers sont donc les robots, aussi terrifiants qu’invisibles. Angoisse, mais surtout ennui.

Pour ne rien arranger, la voix se met à discuter avec Hofesh (assis dans le public) dont on entend la voix qui articule «I am trying to make a dance piece» puis «something about innocence» avant de confesser: «Love is complicated inside thoses structures». La réponse de la voix féminine tombe comme un couperet: «Not everything is about you, Hofesh», avant d’ajouter comme une sentence «Hofesh, listen to yourself». Les danseurs réapparaissent nus dans un tableau sublime en figures christiques caravagesques, irradiés par des pyramides d’une lumière chaude. Engourdi par ce premier mouvement, le public réagit à peine. Hofesh est officiellement devenu mégalo, il se parle à lui-même et n’a plus d’inspiration.

Ce que «tHE bAD» va s’empresser de contredire. Telle une motte de pièces de monnaie sonnantes et trébuchantes, les danseurs d’Hofesh déboulent sur le plateau dans une combinaison qui laisse absolument tout deviner de leur corps : les seins, les mamelons, les côtes, les sexes, le gras des fesses. Ils sont presque nus, nappés de cette matière mi-collante mi-liquide de la couleur de l’or. La musique explose, assourdissante, les basses sont décapantes. On danse le locking, la house, le krump, le baroque l’âge d’or, incorporant comme chez Christian Rizzo des mouvements du folklore, dont une superbe ronde, le tout mixé sur du dub. Les corps se font fluides, fusionnent, les pubis se frôlent et se heurtent. Dans la cour du roi soleil, les authentiques barbares se livrent à une démonstration de primitivisme, de force et de puissance. Le rapport s’inverse. Une horde tribale prend le pouvoir à grand renfort de «fucking unbelievable shit» et d’humour franc. Les ruptures de rythme sont reines, la danse est époustouflante. Sans transition, on passe des violons à shiva tout en explorant le kama-sutra. Hofesh n’est pas seulement un très bon danseur et un grand chorégraphe, il est drôle et sa danse est sensuelle. 

Débarquent alors deux curieux personnages, articulés comme des pantins par une main invisible sur une musique de piano bar. Contre toute attente, en costume tyrolien pour l’homme et en lavallière et pantalon chic pour la femme, ils entonnent une danse mécanique et répétitive, comme deux petits bonhommes sortis d’un coucou kitschissime. Après l’amour, le désir en panne. Ils sont à nouveau rejoints par le reste de la troupe qui, dans une image de prisme magnifique, décompose les différentes facettes du mouvement: désir kaléidoscopique, danse orientale, danse africaine, le bassin et son énergie s’articulent et sont à l’honneur. Comblé, rassasié, le public saluera debout, subjugué et aimant.

Visuel © Jake Walters


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