Chaplin en pas de danse

16 janvier 2018 Par
Gilles Charlassier
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En ce début d’année, l’Opéra national du Rhin met la danse à l’heure du cinéma, avec Chaplin, un spectacle de Mario Schröder inspiré par la vie du célèbre acteur. Créé en 2010 à Leipzig, le ballet fait son entrée au répertoire de la compagnie alsacienne.

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Passé les fourches caudines du service de sécurité qui décroche sans peine la palme du plus désagréable de France, vigilant surtout à se montrer malveillant envers les spectateurs un peu trop habillés, c’est dans l’une des premières institutions lyriques et chorégraphiques françaises que l’on découvre le travail de renouvellement du répertoire du Ballet de l’Opéra national du Rhin mené par Bruno Bouché depuis son arrivée à la tête de la compagnie, succédant à Ivan Cavallari. Dans la veine des ballets narratifs, genre dont La Fille gardée, à la veille de la Révolution, constitue un des premiers avatars, Mario Schröder a cherché à traduire en pas l’existence riche en péripéties d’une des icônes du cinéma du vingtième siècle.

Pour ce faire, le chorégraphe a privilégié une écriture que l’on peut qualifier de polyphonique, à même de laisser s’épanouir les différents visages successifs de l’artiste. Plutôt que de laisser aux décors – très minimalistes, sinon d’une blancheur clinique, de Paul Zoller, lequel ne cède à peine qu’à quelques totems pour les costumes, tels le chapeau et la canne pour Charlot – le soin de suggérer les contextes historiques, c’est à l’essence de la danse, le mouvement et ses ressources expressives, qu’échoit la suggestion des époques traversées, avec des ensembles en grappe suggérant l’énergie des années folles, ou l’aliénation des Temps modernes. Au-delà de l’économie visuelle, la modernité du spectacle se lit sans doute dans la manière dont le vocabulaire gestuel décante l’héritage de la pantomime, pour n’en garder que l’épure dynamique. Pour autant, le résultat ne verse pas dans l’austère. L’humour n’est pas absent, à l’exemple du Dictateur sautillant à l’intérieur d’une bulle, sur fond de Prélude de Lohengrin – la référence au discours du film de Chaplin est aussi évidente que l’émotion diaphane distillée par la grâce comique de la scène et de Thomas Hinterberger.

Car ce sont bien les interprètes qui portent l’essentiel de la force dramatique de la pièce. Dans le rôle-titre, Marin Delavaud séduit par une jeunesse et une fraîcheur inextinguibles, suggérant l’éveil toujours intact de la sensibilité de l’artiste, sans jamais céder à quelque exhibitionnisme technique que l’ouvrage n’attend pas. Le soliste forme un couple presque inséparable avec son double Charlot, la mutine Céline Nunigé qui parfois minaude savoureusement. Les femmes qui ont jalonnées son existence dévoilent leurs personnalités contrastées, de Mildred Harris campée par Ana-Karina Enriquez Gonzalez à Onna O’Neill, confiée à Dongting Xing, en passant par la Paulette Godard de Monica Barbotte. On signalera les parents incarnés par Wendy Tadrous et Jean-Philippe Rivière, ainsi qu’une mosaïque musicale enregistrée – et diffusée à un niveau un peu élevé – mêlant avec un sens consommé de l’efficacité théâtrale Brahms, Wagner, Britten, Ives, Adams ou Schnitkke, sans oublier l’Adagio de Barber, qui encadre le spectacle à la manière d’une parenthèse biographique teintée d’un onirisme accompagné par les lumières réglées par le chorégraphe lui-même.

Chaplin, Opéra national du Rhin, Strasbourg, du 11 au 15 janvier 2018, et du 2 au 4 février 2018 à Mulhouse

©plainpicture/Katya Evdokimova