[Interview] Carolyn Carlson « Seule la renommée demeure »

15 septembre 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 1 commentaire

Le 19 septembre à 18h et à 19H30 ; Carolyn Carslon fera la clôture du « Festival », si on peut le nommer ainsi, Monuments en Mouvements qui pendant une courte année a invité les grands chorégraphes à investir des lieux patrimoniaux. L’icône américaine aura à faire au plus symbolique d’entre eux : le Panthéon. 

Commençons par parler de votre expérience à Roubaix où vous avez dirigé le Centre Chorégraphique National. J’ai été très impressionnée par le travail que vous y avez fait. Quand vous êtes arrivée à Roubaix, vous attendiez-vous à autant de pauvreté ?

Je connaissais déjà Roubaix auparavant. Oui, je savais qu’il y avait de la pauvreté. Mais j’ai vécu à New-York, dans le Lower east side entre A et B. Je vivais parmi ces personnes quand j’étais à New-York et que j’avais 22/23 ans. Nous étions dans un appartement… En ce temps, c’était 20 dollars par mois pour vivre !  C’est étrange, cela ne m’ennuyait pas… J’aimais les boutiques chinoises, tout le monde me connaissait.  Ils étaient pauvres, mais cela ne signifiait pas qu’ils n’avaient pas de cœur.  Ils étaient tellement généreux. Parce qu’ils n’avaient pas beaucoup d’argent, ils avaient une autre vision de la vie. Ils étaient reconnaissants pour ce qu’ils avaient déjà.

Bien sûr ! La question est qu’ils sont dans une telle situation sociale qu’aller au théâtre, faire de la danse ne sont pas leurs priorités. Pourtant, vous avez fait cela pour eux,  pour que cela devienne une de leurs priorités.

Absolument. Quand nous étions sur scène lors de classes ouvertes, parfois, c’était gratuit : ils pouvaient simplement venir, prendre et avec Cristina Santucci… Elle a fait beaucoup d’événements avec les habitants de Roubaix. En 2010, nous avions un petit public. Cristina a travaillé avec les habitants de Roubaix. C’était incroyable. Nous avons découvert qu’il y avait 50 danses différentes par aire géographique (Chine) … et par genre (Folk, Hip-Pop). C’était incroyable.

 Pourquoi êtes-vous venue à Roubaix ?

Premièrement, j’ai vu cette vidéo dans ce théâtre fantastique à une heure de Paris. Je me suis dit que ça pourrait être New-York, ça pourrait être à  Paris au Théâtre de Chaillot, à l’Atelier de Paris… Quand vous entrez dans ce studio, vous entrez dans une plus grande dimension. Ce théâtre est fantastique. Les bureaux sont juste là et on peut accéder au théâtre, au Colisée… Après avoir visionné presque toutes les vidéos, je pense que les gens étaient très fiers de pouvoir participer avec nous physiquement… Pour diriger un lieu comme le Centre Chorégraphique de Roubaix il faut s’entourer. J’avais 10 personnes autour de moi.

Vous viviez là-bas quand vous étiez à Roubaix ?

Oui, j’avais un appartement là-bas. Je pouvais rentrer à la maison le weekend. J’avais un superbe appartement en face de la Piscine, « le musée de la Piscine ». J’ai visité le musée et il était à seulement trois minutes à pied. J’ai choisi de vivre à Roubaix plutôt qu’ici.

Qu’avez-vous appris de cette expérience à Roubaix ? 

L’Atelier de Paris est plus ancien, il date de 1995. Ce que je n’ai jamais fait auparavant, c’est de travailler à Roubaix et dans le Nord-Pas-de-Calais… Nous avions plusieurs projets dans les environs. J’ai trouvé ces expériences absolument géniales car travailler avec le centre chorégraphique a permis d’explorer différents domaines. Dans le cadre de l’Atelier de Paris, il s’agit plutôt de « Masterclass ». Il y a certes une résidence d’artistes, mais je leur donne des cours. Anne Sauvage est la directrice car je n’ai tout simplement pas le temps de m’en occuper. Elle s’occupe aussi de June Events. Je suggère certaines choses. Vous savez, je crée sans cesse de nouvelles choses pour la compagnie. Actuellement, j’enseigne et je donne quelques conseils pour la résidence et les Masterclass.

C’était ma deuxième question, vous y avez déjà bien répondu, mais peut-être pouvons-nous aller plus loin. Quel est votre rêve pour l’atelier de Paris ?

Nous voulons plus de qualité. Mais nous avons seulement un petit théâtre et un seul studio. Nous sommes en train de prospecter pour un nouvel endroit dans les environs.

Vraiment ?

En fait, il n’est pas question de faire davantage de spectacles, mais d’en améliorer vraiment la qualité. Certes, nous avons davantage d’artistes en résidence et maintenant la qualité est nettement mieux. La qualité est immense à June Events.

Vous avez le label CDC. Peut-être que cela change les choses.

Oui, bien sûr, ne serait-ce que parce que nous percevons davantage de subventions.

Bien sûr.

Avec le CDC. C’est d’ailleurs pour ça que nous avons fait les démarches pour obtenir ce label. Je ne voulais pas vraiment le faire car j’aime être indépendante. Mais finalement, on m’a convaincue de le faire. Pour moi, se développer est un gage de qualité. Nous avons peu d’espaces, mais tellement de résidents et de masterclass.

L’activité principale, c’est l’école. Vous ne proposez que peu de spectacles durant l’année, pendant les weekends…

C’est un lieu pour danser et jouer car nous avons beaucoup de résidents. Prenons les masterclass, nous comptons parmi les plus éminents professeurs. Nous avons des partenariats avec le Théâtre de la Ville, Marie Chouinard est venue il y a trois ans pour enseigner. Meredith Monk qui est fantastique, est venue aussi.

Voulez-vous nouer d’autres partenariats ? 

Non. Ariane Mnouchkine nous prête son espace, ainsi que la Tempête. La programmation de l’atelier suffit. Tout le monde aime y venir. Dehors, c’est l’été. Vous pouvez pique-niquer. C’est un paradis

Parlons à présent de « Monuments en mouvement ». Le 19 septembre vous danserez au Panthéon. Maintenant que vous êtes une vraie Française, qu’est-ce que le Panthéon représente pour vous ?

Savez-vous que je l’ai visité la première fois quand je n’avais que 18 ans ? J’étais venue des Etats-Unis dans le cadre d’un échange étudiant. Nous étions là que pour 4 jours. J’ai été impressionnée par sa clarté et sa « blancheur ». Ce n’est pas comme à Rome où tout est pesant, imposant. Cette bancheur, cette clarté ainsi que les tombes en bas, tout était si impressionnant. Quelque chose de très mystérieux se dégage de ce lieu. C’était pour moi un grand honneur de pourvoir donner y une représentation. C’est vraiment très bien que le Panthéon puisse accueillir désormais plusieurs événements.

Et depuis vos 18 ans, vous n’êtes jamais revenue au Panthéon ou bien êtes-vous revenue avec des amis… ?

Oui, bien sûr, je suis revenue avec mon frère.

Vous connaissez donc bien l’endroit, mais vous n’aviez jamais imaginé pouvoir y donner une représentation de danse. Mais où allez-vous danser ?

À côté d’une énorme pierre dressée avec deux personnages. Mais pourquoi ai-je donc choisi cet endroit ? C’est parce que j’avais des diapositives de Giotto que je ne peux cependant pas utiliser. J’avais exécuté une performance…

 Avez-vous choisi cette  pièce ou ce sont eux qu’ils l’ont choisie ?

  »The Black river » a été créé à Venise en 1999. Et un de mes amis avait vu les quatorze stations de Giotto. C’était une proposition du théâtre de Chaillot de danser au Panthéon. Je suis comme une statue, tout en blanc, et je porte du maquillage. J’adore travailler dans les musées, notamment le musée Guimet ou le Louvre.

Certes, mais le Panthéon n’est pas un musée. C’est une sorte de mémorial, un cimetière également, c’est donc une toute autre expérience.

Je ne suis pas si sûre. Au Louvre, dans les salles du bas, ce ne sont pas des peintures, mais des statues. L’atmosphère est donc assez similaire.

Vous dansez pour Victor Hugo, pour Malraux, c’est un très bon public !

Seule la renommée demeure. Quand vous voyez tous ces grands hommes dans la crypte et que vous pensez que malgré leur immense célébrité, ils n’étaient que de passage. Je pense que c’est fantastique de pouvoir danser dans un tel lieu. Moi aussi, je ne suis que de passage. Il n’y a rien de sinistre là-dedans. Il y a 25 ans, j’avais un appartement avec de très grandes fenêtres qui donnait sur le Père Lachaise, cela rendait fou mes amis. Moi j’entendais les esprits. Cela fait partie de la vie.

Visuels :

©Baptiste Evrard

©Jean-Louis Fernandez

Propos recueillis par Amélie Blaustein Niddam, retranscription et traduction Magalie Sautreuil


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