Canines jaunâtres 3: Marlene Monteiro Freitas fait montrer les dents à la Batsheva Dance Company au Festival Israël

1 juin 2018 Par
Yaël Hirsch
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Collaboration de haut vol: la chorégraphe capverdienne prend les rennes de la Batsheva dance company pour un match grinçant et génial.

Testé en primeur par le public du festival Israël de Jérusalem ces 31 mai et 1ier juin Canines jaunâtres 3 passera par Montpellier Danse et le Festival d’Amsterdam. Un match qui se transforme en bootcamp grinçant et extraordinaire.

« Animale », c’est souvent le premier mot qui vient aux critiques pour décrite le travail dévorant de Marlène Monteiro Freitas. Après Bacchantes, la chorégraphe coordonne la Batsheva Dance Company pour un show aussi révoltant que révolté. Toute se passe derrière un filet de tennis. Habillés plutôt pour un match de volley, tenues noires, chaussettes blanches, gants mauves et foulards vert, les danseurs commencent doucement par s’échauffer. Ils repartent et reviennent et le temps se met en branle mesuré par le grincement d’un métronome fou. Ce bruit lancinant ne nous quittera plus, même sur Mahler, Amy Winehouse ou Rihanna. Il y a le foyer, il y a ceux que l’on reçoit et les deux équipes se battent pour arriver mystérieusement à 3 points.

Quand les « joueurs » reviennent, le sport a déjà presque disparu et il ne reste que le combat. Avec leurs jambes appareillées et alignées, les danseurs passent doucement du boot-camp au camp pur et simple où ils dansent bien d’équerre, les mâchoires serrées et les coudes et genoux à angle droit. Il y a du Kabuki dans ce cercle infernal où les genoux balancent en rythme et où les avancées se font accroupi. Il y a des moments de violence aussi, où les sportifs passent vers la fameuse animalité : ils se voûtent, ils rampent, ils tendent le pied- pointe et bec en taches blanche et violettes. Et ils crachent et laissent sortir des cris. Les grimaces sont là, en rythme, expressives : toutes canines dehors, dans un jeu qui devient souffrance. Souffrance mais mouvement et humour. Quand l’on parle, c’est de pets, pas de paix qu’il s’agit. Le spectacle est à la fois tourbillonnant et implacable, débordant (16 magnifiques danseurs, qui jouent et chantent aussi en plusieurs langues) et glaçant. La déshumanisation se poursuit, de l’animal on passe bientôt au légume ou à la chose, au point que le temps s’arrête et qu’on demande même au public de crier « deuil, deuil deuil » et « pouvoir » « superpouvoir ».

Le cirque du sport et la ferme des animaux sont le visage tout en dents du  pouvoir. Avec un moment de mania absolue au moment  où les pantins s’emparent du public et le dirigent d’une voix big brother au centre de la pièce: l’audience devient une chose, et c’est bien. On en reprend pour 45 minutes et avec d’autant plus de joie que souriant de toutes ses dents, le squelette vain jusqu’à l’os est bien beau. C’est même terriblement beau, avec un acmé au début de la deuxième mi-temps: les visages grinçant, les pieds becs, les bras plumés et les mouvements saccadés des danseurs qui donnent une version époustouflante de la mort du cygne. La suite ressemble un peu au Climax de Gaspar Noé : un bad trip de génie mais cette fois-ci par delà la vie et la mort. Et après une heure trente, quand l’horloge craque vraiment et que tout explose, on s’étire avec un peu de gestes libres : pour mieux se flinguer … La salle applaudit debout les extraordinaires danseurs de cette pièce d’anthologie.

visuel :YH