Ana Pi, chorégraphe afrofuturiste, fait surgir la lumière de l’obscurité

27 mars 2017 Par
Bénédicte Gattère
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Avec sa nouvelle pièce NOIRBLUE, la chorégraphe brésilienne nous emmène dans un voyage synesthésique lumineux. Partant de l’impossibilité de dire le « bleu » dans certaines langues, Ana Pi construit une réflexion sur les couleurs que l’on ne veut pas voir et sur le noir comme corps lumineux, pour un très beau solo.

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C’est dans le cadre du festival Artdanthé, au théâtre de Vanves, qu’on a pu découvrir la nouvelle création d’Ana Pi, encore une fois portée par une très belle énergie. Décidément inspirée, la chorégraphe a pu disposer pour NOIRBLUE d’une résidence d’accueil en studio au théâtre de Vanves ainsi que d’une résidence au CND de Pantin. C’est donc en Île-de-France qu’elle a conçu cette pièce originale, faisant appel à un imaginaire que l’on pourrait qualifier d’afrofuturiste.

Tout d’abord, le public est plongé dans le noir, seules quelques phosphorescences bleues lui parviennent. On comprend vite que quelqu’un, sur scène, se déplace. De plus en plus rythmée, l’apparition de ces lumières laisse advenir la danse dans son essence. Accrochées aux chaussures d’Ana Pi, les halos matérialisent les pas de l’interprète qu’on ne peut pas encore voir depuis la salle. Ensuite se déroule, sous forme de jeu, une longue litanie de bleus : « bleu outremer », « bleu clair », « bleu colonial », « bleu décolonial »… Le public participe joyeusement à cette énumération. Des « bleu clair », « bleu émeraude » sont proposés. Enfin on arrive au « noir-bleu », qui fait surgir la lumière de l’obscurité. Dans ce spectacle qui va crescendo, Ana Pi conduit son assistance vers une autre dimension.

Drapée dans un tissu bleu roi, Ana Pi se fait le vecteur d’une énergie provenant d’un monde parallèle. Elle devient une alien digne d’Avatar, inventant une langue chorégraphique inédite, et qui lui est propre. Oscillant entre tradition tribale et énergie pop, elle se créé un personnage sur mesure. Elle semble alors se mouvoir dans une forêt, celle du sombre et de l’intime. Les images se succèdent, évoquant tantôt un combat, tantôt l’histoire d’une libération individuelle. La peau noire de la brésilienne se confond avec le grand tissu bleu, qui devient lui-même une seconde peau.  De temps à autre, Ana Pi disparaît complètement sous lui, jusqu’à devenir une présence fantomatique.

Tout comme pour les Hébreux et les Grecs qui n’avaient pas de mot pour désigner la couleur bleue, le noir comme couleur de peau peine à exister dans nos sociétés. C’est ainsi qu’Ana Pi conduit intelligemment les spectateurs vers cette réflexion, en renvoyant dos à dos l’impossibilité du bleu à se dire et l’impossibilité du noir à se rendre visible. Sur la scène artistique en particulier, les interprètes et surtout les créateurs noirs ou métisses rencontrent encore des difficultés à asseoir leur légitimité. Ce spectacle, Ana Pi le dédie ainsi à toutes les personnes de couleur et à la lutte des mouvements activistes internationaux tels que « Black Lives Matter ». Au milieu des remerciements, elle ajoute qu’elle est émue, tout simplement d’être là, « d’être une femme noire et de pouvoir danser sans peur. » Le public est conquis. Le voici acquis à toutes les causes d’Ana Pi, qu’elle sert avec puissance et brio.

 

Chorégraphie, dramaturgie, costumes et accessoires ; interprétation : Ana Pi
Musique originale : Jideh HIGH ELEMENTS
Lumières : Jean-Marc Ségalen
Préparations pour cette danse : Taata Mutá Imê, Samuel Mwamé, BesreKè Ahou, Ousmane Baba Sy                                                                                                                                                          La bande son créée pour NOIRBLUE est téléchargeable ici.

Visuel : NOIRBLUE- Bamako Crédits : Ana PI