« Wonderland » au Châtelet : Aly au pays du virtuel

15 juin 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Pour ses cent cinquante ans, la petite fille la plus célèbre de la littérature anglo-saxonne se refait une jeunesse dans une production musicale composée par le leader des groupes Blur ou Gorillaz Damon Albarn. Wonderland est un bonbon au goût amer comme pour nous rappeler les bienfaits et les méfaits du net.

Note de la rédaction :

Il faut croire que l’effet Peter Pan est passé de mode. Mais la nostalgie d’une enfance perdue n’en a peut-être pas pour autant disparu. De Walt Disney à Tim Burton, en passant par Joseph Mankiewicz ou James Bobin dont le Alice de l’autre côté du miroir triomphe actuellement au box-office, nombreux sont les cinéastes à avoir succombé au syndrome Alice. Alors, quand un musicien de la trempe de Damon Albarn décide de s’emparer à son tour de la candide blondinette de Lewis Carroll, on trépigne d’impatience d’en voir la couleur : il y a fort à parier que la version music hall du ténébreux démon soit profondément rock’n roll.

Mais plutôt que de nous emballer trop hâtivement, ne serait-il pas plus raisonnable de calmer un peu nos ardeurs ? Car il se pourrait bien que le chambardement tant attendu n’ait finalement jamais lieu. Il faut dire que la fougue du compositeur et de ses partenaires a été quelque peu refroidi à l’issue de la première représentation de Wonder.land lors du Manchester International Festival. Les critiques ont notamment reproché à Albarn, Buffini et Norris l’ambition de leur partition musicale, obligeant ainsi le trio à revoir sa copie. Dans le domaine de la comédie musicale, certaines conventions ont la dent dure : tout peut être bousculé, hormis la musique !

C’est donc dans sa version revue et corrigée que nous est présentée Wonder.land au théâtre du Châtelet : une version 2.0 en somme, à l’image des temps qui sont désormais les nôtres, les seuls que nos enfants aient connus. Mieux, une fois la déception musicale digérée, notre désir transgressif peut être encore assouvi, à condition de le chercher précisément du côté du monde numérique et de ses nombreux réseaux. Wonder.land repose en effet sur un postulat de départ à première vue rudimentaire mais redoutablement efficace : la seule ligne de fuite laissée entrouverte par le XXIème siècle se situe de l’autre côté de nos écrans et tablettes, la frontière poreuse entre le réel et le virtuel devenant le lieu par excellence de l’échappatoire.

Dans le monde merveilleux mis en mot par Moira Buffini, Alice est Aly, une ado afro-américaine confrontée à un environnement hostile : un foyer familial mis sur la paille à cause de l’addiction au jeu du pater familias, des camarades de classe à l’insulte facile, une institution scolaire ressemblant à s’y méprendre à une prison, un petit frère champion toute catégorie en lancer de vomitif. Heureusement, Aly trouve en son smartphone un allié fidèle pour échapper à ses misères et trouver, dans les méandres du net, des oreilles attentives prêtes à l’écouter et à la prendre telle qu’elle est. Enfin, pas tout à fait, puisque Aly accède au terrier du lapin crétin sous les traits d’un avatar qui, physiquement, est son portrait tout inversé.

A l’instar du conte imaginé par Carroll, la question qui prédomine l’ensemble du spectacle est celle que pose Absolem : « Qui est-tu ? » Question existentielle qui surgit inéluctablement au moment de l’adolescence, cette interrogation prend une toute autre envergure alors même qu’un clic désormais suffit pour se réinventer ou, pire, usurper l’identité d’une autre personne. Si l’issue du spectacle a de quoi laisser le spectateur – adulte ? – sur sa faim, Aly parvenant un peu trop facilement à finir par s’accepter, la réussite de cette pièce tient cependant dans la manière qu’elle a d’explorer toutes les facettes du cyberspace. Ni éloge naïf toute à la gloire des jeux en ligne ni charge technophobe, Wonder.land appréhende de manière nuancée, et comme peu de productions artistiques avant elle, le lien ténu entre réalité et virtualité. Ni blanc comme neige, ni darknet, le monde enchanté qu’offre les nouvelles technologies est un espace tout autant d’évasion que d’addiction. On accordera une mention spéciale à l’univers visuel conçu par Rufus Norris qui, multipliant les jeux de projections, de multi-écrans et de lumières, crée un tel sentiment de désorientation qu’il devient difficile de discerner la réalité du virtuel.

Sans brusquer la vieille dame de la comédie musicale, Damon Albarn et son équipe ont donc parfaitement réussi à revêtir Alice d’un nouvel éclat. Un petit bémol cependant : la partie la plus jeune du public, rarement anglophone ni toujours à l’aise avec la lecture des sous-titres, ne profitera peut-être pas pleinement de cet enthousiasmant coup de modernité alors qu’elle est vraisemblablement la première concernée…

visuel : affiche officielle


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