[Festival d'Avignon] « Espæce », les fuites enserrées d’Aurélien Bory

15 juillet 2016 Par Amelie Blaustein Niddam | 0 commentaires

Le Festival d’Avignon se place cette année sous le signe de la mort, et depuis hier soir, les spectacles ont tous un sens révélé. Aurélien Bory s’est passionné pour Perec, son oeuvre et sa vie marquée par la mort de sa mère exterminée à Auschwitz. Espæce est une fuite, une impossible fuite face à un démon qui prend la forme d’un mur oppressant.

Note de la rédaction :

Aurélien Bory se passionne pour les espaces, dans des spectacles qui font la part belle à la beauté et aux équilibres (Questcequetudeviens ?, Sans objet …). Espæce ne manque pas à la règle. Guilhem Benoit, Mathieu Desseigne Ravel, Katell Le Brenn, Claire Lefilliâtre et Olivier Martin-Salvan se tiennent dos au mur que l’on pense faire partie intégrante du théâtre. Ils lisent et, bientôt, ils feront ce que leur ordonne la machine : « Vivre c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». 

Mettre en scène Perec, ou plutôt s’en inspirer, c’est indéniablement parler de disparitions. La résonance avec l’attentat d’hier soir est incroyable.  La troupe est composée de circassiens (Guilhem Benoit, Mathieu Desseigne Ravel, Katell Le Brenn), d’un comédien (Olivier Martin-Salvan) et d’une chanteuse lyrique (Claire Lefilliâtre) qui vont chacun dans leur grammaire tenter de fuir.

Fuir quoi ? Ils vont être en prise avec un mur comme un accordéon. Sauf qu’ici, la brutalité est totale, quelque part entre Kafka et le labyrinthe d’Ulysse. Ce mur noir, monté sur roulettes, est plié et déplié par les artistes, eux-même pris au piège de leur enfermement. Il n’y a pas d’issue, ils disparaîtront, deviendront des ombres tracées à l’encre numérique. Ils seront des fantômes.

Bory offre un spectacle techniquement époustouflant et intellectuellement riche. Il connaît Perec sur le bout des doigts et se permet même dans un numéro de clown qui met en scène Olivier Martin-Salvan de raconter la séparation entre Perec et sa mère. Et il nous faire rire avec ce drame. Et on rit souvent ici. Il y a dans ce spectacle des images qui feront date au Festival d’Avignon : cet homme qui grimpe pris au piège entre deux murs comme celui qui dans Inferno  de Castellucci montait dans la cour d’Honneur. Il y a ces acrobates-danseurs qui se contorsionnent jusqu’à l’impensable pour ne pas arrêter de lire, jamais, souvent dans un éclat de rire.

Il faut un bémol. Il y en a un : Bory cherche parfois à trop exceller et délite trop son propos. C’est dommage car Espæce frise le chef-d’oeuvre. Cette variation sur l’enfermement, cette sensation que jamais on ne s’en sortira, est d’une justesse absolue. Bory remplit les espaces vides que Perec a laissés avec de la beauté, de l’humour et de la virtuosité. Et c’est bien de cela dont on a besoin, de cela, et aussi de prières laïques pour les victimes. Comment imaginer qu’à la création du spectacle, Bory avait inscrit un kaddish, celui de Maurice Ravel en clôture. Le Kaddish est la prière que les Juifs récitent pendant leur année de deuil.  Que de symboles.

Espæce © Laurent Padiou


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