Le sacre de Natacha Atlas au Trianon

26 février 2016 Par Hassina Mechaï | 0 commentaires

Il fallait au moins le Trianon, bel écrin de velours rouge, de lustres ombrés et de sculptures rococo pour accueillir avec l’éclat qui se devait la seule scène parisienne de la chanteuse anglo-égyptienne. Natacha Atlas y a présenté son nouvel album, Myriam Road, album porté, composé, arrangé par le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf. Loin de l’univers électro-pop orientalisant auquel elle nous avait habitués, cet album avait signé son entrée réussie dans le Jazz.

Elle est apparue, un peu en retrait, un peu timide, impressionnée peut-être par la salle archi-comble d’un public divers et visiblement en attente de ce concert. Mais très vite l’aisance et le plaisir évident d’être là, entourée de ses musiciens, ont été perceptibles. De cette voix si reconnaissable, au timbre d’une chaleur peu équivalente, Natacha Atlas a égrené les compositions offertes par Ibrahim Maalouf. Que ce soit le languissant « Voyager » dédié ce soir-là « aux réfugiés du monde », le sinueux « Nile », hommage à l’Egypte de ses origines ou encore le lumineux « Oasis », repris en c(h)œur et en douceur par une salle emballée, Natacha Atlas a plus que convaincu ce soir-là : elle a tout simplement signé son entrée éclatante dans l’univers si fermé parfois du jazz.

Sur scène, elle était accompagnée du violoniste Sami Bishaï. « Bosphorisant » sur son violon crissant, dont les notes, hautes tenues, doublaient dans un mimétisme surprenant la voix de la chanteuse, ce vieux complice de Natacha Atlas a étonné aussi par son apport singulier. Ses arrangements, ses mélodies, ont pris tour à tour des sonorités tzigane, arabe, indienne.  La structure du concert a été celle de base du jazz, contrebasse, piano et batterie. Les trois musiciens, excellents, ont su aussi accompagner, guider, mettre en valeur, et pour tout dire sublimer le chant de l’artiste égyptienne. Un trompettiste et un tromboniste ont aussi posé, çà et là, leurs couleurs cuivrées et leurs envolées rythmées. La générosité, la synergie et l’énergie de ce soir-là firent que chacun, put, le temps d’un solo maîtrisé, mettre en valeur son instrument, sous le regard admiratif des autres musiciens. En effet, le dispositif scénique semblable à coquet boudoir féminin, ottomane négligemment posée en retrait pour permettre à chacun de venir s’y assoir et de devenir le temps d’un solo, duo, trio, un spectateur comme un autre. L’éclairage, parfois intimiste et feutré, parfois vif et tranché, a posé aussi sa note lumineuse et nécessaire.

Ibrahim Maalouf, discret et léger pygmalion, viendra, le temps de quelques morceaux, accompagner sur scène Natacha Atlas. S’en suivront des interprétations du nouvel album qui effleureront la haute-voltige musicale. En effet, la voix de Natacha Atlas est telle qu’elle a pu dialoguer avec les deux trompettistes, le violoniste et tromboniste sans que cette voix, cristalline mais puissante, ne s’efface en rien. Jamais le trompettiste franco-libanais ne s’imposera, mettant au service exclusif de la chanteuse sa musique, sa présence, sa bonne humeur contagieuse.

On notera enfin la présence en première partie, des lyonnais du groupe de jazz Uptake, qui ont su intéresser, parfois captiver l’attention du public. Avec une formation classique de piano, contrebasse, trombone et batterie, ces jeunes musiciens ont offert des morceaux originaux très appréciés. Prometteur, ce groupe mérite indéniablement qu’on le suive tant il a su nous accompagner avant l’arrivée sur scène de la chanteuse anglo-égyptienne.

Une réussite donc que ce concert qui a su faire vivre sur scène les promesses tenues ou à tenir de l’album Myriad Road. Un renouvellement pour Natacha Atlas plutôt qu’une résurrection, quelque chose qui tient du regain artistique pour une chanteuse peut-être enfermée dans un monochrome musical. Longtemps Natacha Atlas a en effet semblé cantonnée, et s’est peut-être contentée par lassitude, du répertoire de chanteuse-orientale-électro-acide et de son cortège un peu fané de clichés sirupeux : voix s’étirant en mélopée trop susurrante, cliquetis des costumes lourds de belly dancer, tout un imaginaire qui avait fini par être, sans doute, oppressant pour cette artiste douée.

Il faut dire que Natacha Atlas était apparue sur la scène française à la faveur d’un malentendu, ou à la défaveur d’une incompréhension. Elle avait en effet revisité en 1999 la si mélancolique chanson de Françoise Hardy, Mon amie la Rose. De cette composition de jeune fille bien rangée, elle en avait fait une chanson pleine de volutes et de susurrements, où le spleen n’avait plus rien d’éthéré comme dans la composition originelle, mais semblait comme alourdi de moiteurs. Puis Natacha Atlas avait alors désarçonné ceux qui la voyaient bien poursuivre sur cette tendance orientalisante, voire orientaliste, en s’essayant, au sein du collectif londonien Transglobal Underground, à l’acide de l’électro-pop et à l’aigre-doux du hip-hop.

Mais est venu Ibrahim Maalouf, musicien surdoué, qui a su déceler sous la patine figée du répertoire de Natacha Atlas, ce talent singulier portée par cette voix originale. Le musicien franco-libanais a choisi alors d’épurer, simplifier, dynamiser l’univers d’une artiste qui ne demandait visiblement que cela. Avec Myriad Road, les compositions de jazz en arabe et en anglais ont été en outre discrètement mais solidement architecturées par la trompette d’Ibrahim Maalouf, le violoncelle de Vincent Segal et d’autres musiciens aussi chevronnés qu’André Ceccarelli à la batterie ou le tromboniste Robinson Khoury. Tous ont su donner à la voix de la chanteuse le souffle nécessaire à son nouvel élan. Et ce qui étonne est qu’on se demande pourquoi d’autres n’ont pas eu la même idée bien avant tant le répertoire jazz semble convenir parfaitement à cette voix qui tient la note si haut mais sait en même temps murmurer, soliloquer, dialoguer, bref jazzer avec ses musiciens. Un manque d’imagination peut-être, une part de paresse sans doute, un cloisonnement délibéré certainement. Au-delà d’un concert, peut-être a-t-on assisté ce soir-là, au Trianon, à une libération artistique. C’est en tout cas l’impression fugace puis tenace qui est restée en tête en sortant de ce beau concert…

Visuel ©Denis Rouvre


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