Rebecca Black, Ark Music Factory ou le fordisme teen-pop

27 mars 2011 Par
La Rédaction
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Comment aborder un paradoxe cyber-sociologique par une devinette ? Hop, c’est parti : qu’est-ce qui sort de nulle part, qui a 13 ans, un sourire forcé figé à la superglu, qui chante d’une voix insupportablement nasillarde et auto-tunée une chanson aux paroles indigentes sur le vendredi et le fait que ce jour se trouve avant le samedi et le dimanche, qui comptabilise près de 60 millions de vues sur YouTube, avec 90% de « dislike » mais … qui se place quand même devant Lady GaGa dans le top des singles téléchargés sur iTunes ? C’est la petite Californienne Rebecca Black et son « tube » « Friday », ma bonne dame ! Et c’est le vrai gros buzz qui tache ces jours-ci (voir la vidéo ci-dessus) .

La chanson est (très) vite devenue célèbre à cause de ses paroles à l’ineptie abyssale (paroles entièrement traduites plus bas, histoire de s’en faire encore une meilleure idée) et le clip à cause de ses effets cheap et ses situations ridicules et/ou improbables (des djeun’s de 12-13 ans qui conduisent une décapotable, mais bien sûr…). A tel point que d’aucuns qualifient « Friday » de « pire chanson du monde » et que la quantité de parodies postées sur YouTube se pèse à la balance d’abattoir. La production de tout cela, quant à elle, tient pas mal la route, avouons-le.

La production, venons-y justement. Qui se cache derrière ce guano teen-pop sorti d’un enfer bubblegum et « tro kikoo-lol » ? J’ai nommé la société Ark Music Factory. Les malfaiteurs derrière AMF se nomment Clarence Jey, mais aussi, et surtout, Patrice Wilson. Mention spéciale à ce dernier qui joue un rôle totalement décomplexé de Timbaland de Leader Price, rappelant inévitablement au début de chaque morceau que c’est une production Ark (« Ah ah ah ah Arkkkk ») et assurant un featuring rap quasi systématique sur la majorité de leurs bouses musicales usinées. Vous rêviez sans oser l’avouer de voir un rappeur au volant de sa bagnole devant un fond vert lâcher son flow sur le fait de changer de bande de circulation et de bus qui passe à côté de lui ? Patrice Wilson l’a fait, et avec une capacité d’assumage qui force le respect et picote les yeux en même temps.

L’originalité d’Ark Music Factory, cependant, et ce qui est peut-être le plus effrayant dans toute cette histoire, est de produire ce qui s’appelle outre-Atlantique, des « Vanity records » (« disques de vanité »), à savoir des chansons et des clips pour les petites filles américaines dont les parents sont très très très riches et prêts à débourser moult pécaillons pour faire plaisir à leur petite chérie qui pourra se la jouer pop star sur la toile. Les parents de Rebecca Black ont ainsi allongé pas moins de 2000 dollars pour qu’Ark Music Factory produise l’innommable « Friday ».

En creusant un peu le sujet, les ténèbres m’ont envahi, en quelque sorte, comme ils disent les poètes, parce que, en effet, ils portent bien leur nom chez Ark et ils font bien des bouses musicales comme si on était à l’usine. Les petites collègues de Rebecca Black se comptent à la pelle et se nomment Alana Lee, Kaya ou Abby Victor. On a clairement le choix et l’embarras qui va avec, mais pas franchement la diversité : soyons clairs, si Rebecca Black reste du très lourd, le reste se fond en un magma informe d’humus musical commercial plutôt fade et pas très divertissant.

Voici quand même une petite sélection de vidéos sortant du lot ainsi que leurs moments forts à ne pas rater pour jouir pleinement des éclaboussures qu’on va se ramasser dans la tronche lors de leur visionnage :

Catégorie « Vétéran, Top Dog, Queen of the Pack, I started dis Ark Music Factory gangsta shit »

Rebecca Black, « Friday »

Moments forts : (tout le temps) le sourire hyper neuneu et figé de Becky ; (vers 30 secondes) le très bref moment d’absence qui se lit sur son visage, immédiatement balayé par ledit sourire neuneu et forcé quand elle voit ses pines-co débarquer en décapotable : effet sourire hypocrite « héééé les copiiiiines » non voulu mais irrésistible ; (vers 2min30) le rap inévitable de Patrice « Timbaland de salle des fêtes » Wilson.


Catégorie « Eh bin dis donc qu’est-ce que ça va donner quand t’auras la majorité »

Kaya, « Can’t Get You Out of My Mind » : sans doute la plus « pro » de la bande, et c’est malheureux de le dire…

Moments forts : (en intro) Patrice Wilson qui nous la joue gangsta pimp en boîte, mais sans doute dans un placard avec peu de lumière et un découpage épileptique pour masquer la pauvreté du truc ; (tout le temps) les moues et les poses top pétasse à deux sugus de Kaya ; (vers 1min) l’arrivée en boîte de Kaya, encore plus top pétasse « je gère la fougère » qu’avant (mais que doivent dire ses riches parents ?)


Catégorie « J’ai toujours voulu voir un Chipmunk humain, dents de devant et bajoues de rigueur, avec la coiffure de Shirley Temple, vous avez ça en stock ? »

CJ Fam, « Ordinary Pop Star »

Moments forts : (vers 3sec) tant qu’à lui mettre des lunettes d’aviateur, pourquoi ne pas en trouver de plus grandes histoire que ça cache tout d’un coup ?; (vers 30sec et d’autres moments) Patrice Wilson (et Clarence Jey ?) en mode « directeurs de casting qui opinent du chef devant le talent incontestable de la candidate » ; est-ce moi ou bien l’air légèrement pervers des Dupont et Dupond d’Ark Music Factory et le très jeune âge de la chanteuse donnent à ces séquences un vague air malsain ? ; (vers 2min30… si vous tenez jusque là) les boots en fourrure de BigFoot qui ne touchent pas le sol de la limo.

 

Les paroles en français de « Friday » :

(Yeah, Ah-Ah-Ah-Ah-Ah-Ark)
Oo-ooh-ooh, hoo yeah, yeah
Yeah, yeah
Yeah-ah-ah
Yeah-ah-ah
Yeah-ah-ah
Yeah-ah-ah
Yeah, yeah, yeah

Sept heures du mat’ je me réveille
Il faut que je me lave, il faut que je descende
Il me faut mon bol, il me faut mes corn flakes
Je vois tout, le temps file
Ca fait tic tac, tout le monde se dépêche
Il faut que j’aille à l’arrêt de bus
Il faut que j’attrape mon bus
Je vois mes amis (mes amis)
Qui s’éclatent à l’avant
Qui sont assis à l’arrière
Je dois me décider
Quel siège vais-je prendre ?

(refrain)
C’est vendredi, vendredi
Il faut s’amuser le vendredi
Tout le monde attend le week-end, le week-end
Vendredi, vendredi,
Il faut s’amuser le vendredi
Tout le monde attend le week-end, le week-end
Faire la fête, faire la fête (Yeah)?Faire la fête faire la fête (Yeah)?Fun, fun, fun, fun
On attend le week-end

7:45, on roule sur l’autoroute
On roule si vite, je veux que le temps file
Fun, fun, on pense au fun
Tu sais ce que c’est
Je sais, tu sais
Ma copine est assise à ma droite, hey
Je sais, tu sais
Maintenant tu sais
On s’éclate à l’avant
On est assis à l’arrière
Je dois me décider, quel siège prendre ?

(refrain)

Hier c’était jeudi (jeudi)
Aujourd’hui c’est vendredi (vendredi)
(Faire la fête) ?On on on on est trop excité
On est trop excité on va s’éclater aujourd’hui
Demain c’est samedi
Et après c’est dimanche… je ne veux pas que ce week-end prenne fin

(Patrice Wilson)
R-B, Rebecca Black
On est relax à l’avant (à l’avant)
A l’arrière (à l’arrière)
Je roule, c’est cool (Yeah, yeah)
Bandes rapides, je change de bande
Avec une voiture à côté de moi (Woo!)?(C’mon)
Qui me dépasse ? Un bus scolaire devant moi
Ca fait tic tac tic tac, j’ai envie de crier
Je regarde ma montre, c’est vendredi
On va s’éclater allez allez, tout le monde !

(refrain)


Régis Fabbro