The Liminanas, Savages, Fat white Family and PJ Harvey au We love Green

6 juin 2016 Par Antoine Couder | 0 commentaires

Sur le son, cette fois, on était bon. Ou presque. La seconde journée du festival We love Green qui s’est déroulée dans de meilleures conditions météorologiques que la veille a  notamment fait la part belle au côté obscur du rock’n roll.

We love green, c’est quand même plutôt « nuit de boue » que « nuit debout »  même si ce dimanche, les débats du Think tank se poursuivaient et qu’une série de petites « green » initiatives continuaient à tisser la toile de ce que devrait/pourrait être un festival de musique à l’heure du développement durable. Mais de musique, il s’agit d’abord et le public globalement réparti entre les familles « rock » et « électro » (avant/après 1990) a pacifiquement cohabité toute la journée jusqu’au grand final qui opposait le set explosif d’un Diplo pas vraiment disposé à remettre en jeu son prix du meilleur teufeur du monde à la tonalité très spirituelle qui habitait le concert de PJ Harvey. Dimanche pour nous, c’était rock’n roll.

Un pur moment. La journée a commencé avec un petit plaisir entre « anciens » : la performance de Liminanas sur la grande scène de « La Prairie » pas encore envahie par les foules. Un doux moment de rock’n roll à l’ancienne, un monde où, comme l‘explique le guitariste Lionel L, « on commence à écrire une chanson dans la matinée et on la termine le soir ». Et Basta. La formation issue de la région de Perpignan s’est fait connaître au début des années 2000 dans une sorte de pas de deux glocal (connu localement puis édité à Chicago par le label Hozac). On la retrouve aujourd’hui totalement survitaminée balançant du côté du Velvet avec cette touche française – plus exactement franco-espagnole- qui apporte tout le charme à une musique qui aurait pu rester totalement Garage si le rock lui-même ne s’était pas totalement ringardisé ces 15 ans dernières années (pour des raisons multiples qu’il serait trop long de développer ici). C’est la prime à l’authenticité et à la dévotion, à l’expérience aussi puisqu’on est clairement ici du côté des quadras/quinquas qui pour le coup ont tout à fait connu la musique qu’ils jouent. D’où cette pointe de joyeux bordel organisé, piloté par un Pascal Comelade toujours sourcilleux sur l’harmonie et la bonne tenue de morceaux tous aussi charmants les uns que les autres. On s’envole presque d’ivresse jusqu’au moment de tourner la tête et apercevoir le visage perplexe d’un ado qui se demande ce qu’il se passe excatement..

Premier de la classe. Là où Liminanas « joue » du rock’n roll, les deux formations qui vont suivre sur la grande scène vont plutôt travailler à le « rejouer », non par défaut mais par nécessité. Les musiciens de Savages et de Fat White Family sont beaucoup trop jeunes pour avoir connu autre chose que la dilution du genre dans la sono mondiale. Chacun de leur côté, ils s’emploient à recréer l’illusion du « monde d’avant » en y apportant la fraîcheur de leur jeunesse. Camille Berthonier repérée dans le projet londonien « John&Jehn » et aujourd’hui à la tête du groupe Savages était fort attendue pour sa réputation Live et le soin apporté à ses compositions éditées avec l’exigeant label Matador (groupe Beggar). Camille ou Jehnny Bett puisque c’est son nom de scène est toujours ancrée dans le registre de Siouxsie Sioux du groupe punk Siouxsie and the Banshees ce qui, à la longue, finit par devenir un peu gênant. L’hommage est tellement appuyé que la voix en perd sa propre identité qui seule pourrait faire émerger une originalité que les musiciens se contentent d’accompagner dans un déluge électrique finalement très 90’. Le set a pourtant été très suivi, il aura sans doute réveillé les quinquas qui rêvaient encore de Marie Liminanas et de sa jolie copine rousse qui s’était installée à la batterie sur le devant de la scène (quelque chose d’assez à la mode dans le milieu rock curieusement).

Please kill me.  L’événement majeur de l’après-midi restait la programmation des Londoniens de la Fat white family dont le nom évoque d’emblée ce par quoi peut se définir le rock aujourd’hui, une illusion qu’exprime très directement son chanteur Lias Saoudi: « Nous sommes perdus. Il ne reste plus qu’à chanter notre déchéance au son de notre déclin ». La musique des Fat White est ainsi une combinaison de ce qui  fait « noise » depuis la fin des années 70. Sous l’influence de the Falls explicitement revendiquée, passent des éclairs à la Père Ubu, des ambiances badcave (Sister of Mercy) enfin réconciliées avec un heavy metal exigeant (Deep Purple en période « when a blind man cry »). Sous ses allures foutraques et spontanées, le FWF offre une panoplie de styles assez travaillés, à la manière de Ought ou, dans un registre plus voisin, de Suuns. Du très pointu donc, inspiré et grinçant (les clins d’œil à la oi music ! qui surgissent parfois des chœurs) qui laisse entendre que le groupe travaille sérieusement ce qui d’ailleurs pose clairement les limites du grand show destroy que les musiciens se plaisent à incarner (lunette noire pour tout le monde, chanteur en transe et en caleçon, bières et cigarettes obligatoires).

What else sinon PJ.  Car le rock’n roll est aussi une histoire de survivance et c’est  la raison pour laquelle le concert qu’a donné PJ Harvey en clôture du festival fut un moment de grâce d’autant plus intense que la foule rassemblée semblait connaître par cœur la moindre chanson de l’artiste. Et c’est sans doute ce qui fait son génie, sa capacité à toucher autant de monde tout en cultivant un style aussi pointu. Pour rappel , PJ Harvey a commencé par faire du blues mâtiné de grunge mais peu à peu – sans doute sous l’influence de John Parish qui reste son guitariste- elle l’enrichit et le dépouille pour produire quelque chose d’encore plus personnel qui la rapproche du travail d’un Tom Wait ou d’un Nick Cave. Un blues anxiogène et funèbre matiné de légendes et de textes anciens qu’il faut sans cesse réinterpréter et auxquels Polly Jean apporte cette touche de féminité vénéneuse qui fait sa particularité. On sait que l’artiste s’est tout particulièrement intéressée aux guerres récentes et à ses théâtres des opérations qu’elle a visités au Kosovo et en Afghanistan notamment pour en tirer l’inspiration de ce qui sera son 9ème album «Hope of the six demolition project» davantage centrée sur la dénonciation de l’esprit public américain qui anime le projet HOPE VI et les chantiers de réhabilitation des logements sociaux. Harvey retrouve ici le cœur de la problématique du blues (le sol, la communauté des âmes perdus) qui démarre sur une fanfare (l’usage du tambour) et s’alanguit parfois en chants quasiment sacrés, aidés en cela par la section de cuivres et le « patiné »qu’ont pris les chansons plus anciennes (« to bring you my love » quasiment sépulcral). Au final, il y a une incroyable évidence d’actualité/modernité dans cette façon de chanter, d’être là sans jamais s’imposer (zéro interview de promo mais un disque enregistré en semi-public) de faire circuler une sorte de grande épopée du monde d’aujourd’hui à travers un chant de plus en plus sophistiqué (Kate Bush au pays de la force obscure). On est au-delà de ce que le rock’n roll a voulu inventer et on se demande encore, en quittant le festival, s’il y a une chose plus importante à faire aujourd’hui que d’écouter PJ Harvey.

Antoine Couder

 Visuel : (c) Agnès BayouYbouh,


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