[Interview] Theo Hakola : L’art de la reprise

22 juin 2016 Par Antoine Couder | 0 commentaires

Un album entier de reprises par le plus parisien des dandys américains. L’occasion d’explorer avec Theo Hakola ce qui pousse les musiciens à reprendre les chansons des autres.

Mais d’abord, qui est Theo Hakola ? C’est un artiste installé en France depuis la fin des années 1970. Il est musicien mais, également, écrivain, metteur en scène et comédien. Il a commencé journaliste engagé, se voyait producteur de textes pour groupe de rock, il s’est finalement mis à chanter. On lui doit notamment la paternité de quelques formations qui ont marqué la période post-punk (Orchestre Rouge et Passion Fodder). Il a également réalisé le premier album de Noir désir, « Où veux-tu que j’regarde » et emmené le groupe bordelais jusqu’à chez Barclay. En septembre, il sortira son 5ème roman, « Idaho Babylone » publié par les Editions Acte-Sud, sorte de thriller grinçant qui traite de ses relations avec un vieil ami devenu évangéliste. Toute l’Amérique en français dans le texte… Mais aujourd’hui, on parle musique et de ce 7ème album solo entièrement constitué de reprises.

Acte 1 : Recoudre et rectifier le plan. Mais, au fait, qu’est-ce qui donne envie de faire une reprise ? Rodolphe Burger disait que reprendre une chanson c’était déchirer son plan. Un geste de révolte qui inspire par exemple le jazz et particulièrement la musique d’Ornette Coleman. Mais – à l’inverse, c’est aussi une façon d’enfoncer le plan, de rétablir l’équilibre. A propos de «la chanson des vieux amants », de Jacques Brel, Theo Hakola dit avoir voulu revenir sur la version anglaise de Judy Collins découverte à l’âge de 15 ou 16 ans, et la « corriger ». « J’aime énormément la couleur et le grain de la voix de Brel et, j’avais la prétention de revenir à quelque chose de plus fidèle à la poésie et au rythme de l’original sur le plan du texte notamment »La reprise, en effet, est aussi à prendre au sens de la couture, « reprendre » c’est aussi rectifier, rétablir une vérité ou rendre la chose plus juste. Si Theo considère « les vieux amants » comme un sommet de Brel, il évoque également « Vesoul » et surtout « Marieke » dont l’introduction sonne comme une sorte de blues local, et c’est sans doute ce qui séduit cet amoureux de musique.

Acte 2 : Updater les bonnes histoires. En lançant l’album « I fry mine in Butter ! » (« Je fais sauter les miens au beurre ! »?), on commence par découvrir une première et magnifique reprise d’un classique de blues écrite en 1938 par Lead Belly à l’occasion d’un incident devenu célèbre depuis. Partis pour Washington DC avec son épouse afin d’enregistrer pour la bibliothèque du Congrès avec Alan Lomax, le musicien eut à subir fortes vexations et discriminations notamment dans l’hôtel où il était censé loger. C’est précisément ce que raconte cette chanson qu’Hakola a revisité en changeant le texte. « C’est totalement calé sur l’original mais les paroles ont été revues et corrigées pour évoquer l’homophobie obsessionnelle qui fait tant vibrer la base évangélique du Parti républicain aux USA (sans oublier leurs cousins islamo-fascistes) – histoire de vider un peu mon sac sur ces crétins qui vont finir d’une manière ou d’une autre par céder la place à l’Histoire. Une vraie fausse reprise qui prend une cruelle actualité après la tuerie d’Orlando. Theo fera un peu la même chose avec « Héroïn » de Lou Reed dans laquelle il insérera quelques remarques sur les pays qui fournissent l’Occident en produits « récréatifs », et ce qu’il en leur coûte d’un point de vue de leur développement (« …the castles they’re building on blood and tears/on my heroin habit, on my Chinese rocks/wreaking homicidal havoc from Kabul to Bangkok/and Cali to Mexicali and Mali to Morocco »  Tous ces châteaux construits au prix du sang et des cris et de ma consommation/mais je m’en tape qu’elle détruise  le monde de Kaboul à Bangkok/ et de Cali à Mexicali et du Mali àu Maroc)

Acte 3 : Jouer avec les souvenirs d’enfance. Triturer les vieilles chansons de blues, en tirer la substantifique moelle à la manière de Dylan ou, en lui apportant une note d’actualité brûlante sont de vieux réflexes culturels des musiciens qui se poursuivent aujourd’hui avec le hip-hop.Et tout cela illustre parfaitement de quoi est faite la trajectoire musicale d’Hakola: une redécouverte du blues et de musicien comme Ry Cooder et, surtout, Taj Mahal dont la grâce a saisi celui qui était alors plutôt fan des guitares tranchées de Television ou de Gang of Four. En témoigne, le son de Passion Fodder qui lorgnait déjà vers ce folk blues éternel sur lequel pour parti l’Amérique est fondée. Theo n’a-t-il pas assisté à un concert de Jimi Hendrix alors qu’il était âgé de 12 ans ? Idem pour cette tradition country trop souvent fagocitée par des néoconservateurs qui pensent y lire la culture d’une Amérique blanche. Bullshit dirait notre ami. Johnny Cash fut loin d’être un conservateur et les jeunes musiciens country d’aujourd’hui, influencés par le folk, sont bien souvent des libéraux.

Acte 4 : redécouvrir un texte. Pour évoquer cette fameuse période punk de l’Amérique, inventé au mi-temps des années 70 dans les clubs mythiques que sont devenus le CBGB ou le Max Kansas city, Hakola convoque la figure arty de Richard Hell, auteur de ce « Blank génération » aujourd’hui devenu un classique (I belong to the blank generation and I can take it or leave it each time/j’appartiens à la génération du vide, c’est à prendre ou à laisser à chaque fois) Un standard repris ici gracieusement au piano. « c’est autant un hommage qu’une reprise et même si je l’ai écouté des milliers de fois et qu’il nous arrivait de la reprendre avec Passion Fodders, c’est en chantant cette version-là que je crois avoir compris les qualités particulières de ce texte »

Acte 5 : le pourquoi du comment. Au final, qu’est-ce qui -vraiment- donne envie de reprendre une chanson ? Quelque chose qui vous touche bien sûr, comme ce « Sam Stone » de John Prine qui conte l’histoire d’un soldat brisé par la guerre du Vietnam et devenu accro à l’héroïne (There’s a hole in daddy’s arm where all the money goes). Où simplement quelques mots comme ceux de Coyote de Joni Mitchell qui semble bien avoir été le déclencheur du projet :Coyote’s in a coffee shop/staring a hole in his scrambled eggs/He picks up my scent on his finger/while he’s watching the waitress’s legs (Coyote est dans un café/l’œil perçant un trou dans ses œufs brouillés/il détecte sur son doigt mon fumet/l’œil sur les jambes de la serveuse braqué). Des vers mystérieux que Theo considère parmi les plus beaux, les plus parfaits couplets de l’histoire du monde. Certes, il y a dans la reprise l’idée de faire une musique de voleurs, de « piquer des plans, comme disait encore Rodolphe Burger. Mais, il y aussi l’envie « d’épouser un mouvement et de lui renvoyer quelque chose » d’enlever une chanson pour l’élever ailleurs, et la laisser vagabonder dans l’amour qu’on lui porte.

« I fry Mine in Butter ! » Theo Hakola, Mediapop records/Rival Colonial/La Baleine

Antoine Couder

Visuel :  ©Dorian Rollin


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