[Interview] Grand Blanc : « de la poésie, mais à notre manière »

4 février 2016 Par Bastien Stisi | 0 commentaires

Enfin débarrassés d’une étiquette de « porte étendard de la scène pop messine » qui commençait à devenir un tout petit peu encombrante (et désuète ?), Grand Blanc confirme aujourd’hui que le périmètre potentiellement envisageable était en effet plus large que celui qui délimite les frontières de la Moselle. Car avec le glacial Mémoires Vives, le quatuor s’apprête aujourd’hui à livrer l’un des tous meilleurs albums de pop (ou de cold-pop ?) de ce début d’année, en France, tous départements confondus. Chez Entreprise (Moodoïd, Blind Digital Citizen, Bagarre…), le label francophile qui sort l’album le 17 février, rencontre avec Benoît, Camille et Vincent (ne manque que Luc) autour de ce « Disque Sombre » qui sent, en fonction de la manière dont on le reçoit, autant l’odeur du béton que celle de la fleur de saison.

Entre vos deux premiers EP et cet album, on constate une évolution sonore, discrète mais certaine. Le format « chanson française », notamment, est largement mis de côté sur Mémoires Vives

Benoît  (chant et guitare) : C’est vrai que l’on a beaucoup bousculé le format chanson afin que le texte reprenne une place plus équilibrée par rapport au son. Mais globalement, on a surtout l’impression d’avoir fait un disque plus morcelé que ce que l’on avait pu faire avant. Un morceau comme « Tendresse », par exemple, s’inscrit dans toute la vague néo R&B qui circule beaucoup en ce moment. Même si il y a toujours cette couleur indus qui va s’appliquer à plein de styles.

Camille (chant et clavier) : Je suis d’accord avec ça. Quand on a commencé à faire Grand Blanc, on a commencé à utiliser des sons froids, des sons que l’on a voulu garder sur cet album. Mais on a essayé de les associer à plein d’autres influences qui fourmillent et qui sont là, tout autour de nous. Ça passe par la techno, le hip hop, le R&B, la pop. Et tout passe dans notre moulinette à nous…

Benoît : Oui, c’est même un robot mixeur à ce niveau-là ! C’est un disque où c’est le bordel, mais de manière volontaire. On a voulu faire un disque en forme de time-line Facebook, de réalité contemporaine. Sur « Surprise Party », par exemple, le beat qu’on utilise c’est quasiment un beat de hip hop, et en même temps les guitares sont des gros riffs de pop, quand ce ne sont pas des trucs un peu blues…

Camille : Entre nos deux EP et cet album, je crois que l’on a l’impression d’avoir grandi. C’est une année qui a quasiment duré trois ans pour nous…


Certains morceaux de Mémoires Vives tabassent franchement, bien plus qu’hier en tout cas. Je pense notamment à « Verticool » ou à « Disque Sombre ». Certains des instants de cet album, et puisque vous avez beaucoup tourné, ont-ils été composé en pensant au live ?

Benoît : Et ben je comprends ce que tu veux dire, mais en réalité, les morceaux que tu évoques, ce sont les plus durs à arranger ! Ils tapent tellement sur le disque qu’on a du mal à les adapter pour le live pour le moment ! C’est un paradoxe hyper intéressant que l’on n’avait pas trop prévu…

Camille : Oui, pour composer, on était face à notre ordinateur, et on s’est dit « tout est possible ». Sauf qu’en fait maintenant c’est compliqué. Tu vois on a mis pleins d’effets partout dans ma voix, et je me suis quand même posé la question : mais comment je vais chanter quatre voix en même temps lors du live ?

Avec votre single « L’Amour Fou », vous assumez une référence surréaliste. Dans cette logique, avez-vous recourt à la fameuse écriture automatique que pratiquaient les surréalistes ?

Benoît : C’est vrai que l’on parle de plus en plus de surréalisme dans Grand Blanc. Après, je t’avoue que je n’avais pas lu L’Amour Fou avant de composer le morceau du même nom. J’avais déjà lu un peu de Breton, mais je le trouvais un peu chiant. C’est un putain de théoricien, et la théorie me paraît tellement opposée à la poésie surréaliste…Après, la lecture de L’Amour Fou m’a un peu réconcilié avec Breton. A partir de là, les préoccupations des surréalistes nous ont paru tellement en raccord avec certaines des nôtres…

Camille : Ce n’est pas de l’écriture automatique, mais ce qui est certain, c’est qu’il y a une place importante laissée au hasard, et notamment dans le choix des textes que compose Benoît.

Benoît : Des hasards de sons, des hasards de sens…les chansons n’ont pas globalement de narrations suffisamment fortes pour avoir un sens unique. C’est moi qui les écris, mais en fait y a quatre versions de la chanson, vu que l’on est quatre à travailler dessus, et parfois même à les retoucher. Tu vois « Désert Désir », j’ai chanté quatre phrases dans un micro tout pourri parce qu’on était en train de faire de l’électro avec Luc Wagner (ndlr : le 4e membre de Grand Blanc), et en fait moi je me suis barré parce que j’étais fatigué ou je sais plus trop pourquoi, et c’est Luc qui a fait le montage du texte une fois que j’étais parti. Ça s’est passé pareil pour « Summer Summer », qui est paradoxalement la chanson la plus écrite du disque, que Vincent a complètement redécoupé – musicalement parlant – pour lui donner la version qui est la sienne actuellement. Et puis y a aussi l’exemple de « Tendresse », où j’avais juste griffonné le début d’un texte, et que Camille a réussi à étirer sur l’intégralité du morceau…

Mais c’est vrai que l’on s’inspire beaucoup de ce style d’écriture surréaliste qui est beaucoup moins canonique que le format traditionnellement admis pour composer de la musique pop. Et je pense que c’est cette prise de conscience et cette attirance pour le surréalisme qui m’a permis de me décoincer, textuellement parlant, et qui m’a permis d’arrêter de me dire : « ceci est une chanson, qui a un début, une fin, un fil conducteur »…

Se détacher du format pop, finalement ?

Benoît : Textuellement parlant c’est un peu ça oui. Je crois que c’est là qu’il est le plus important de péter les cadres. Après musicalement on a voulu rester dans un format pop, parce que l’on trouve que c’est un vecteur super cool. Dans le sens « populaire ». C’est une manière d’être compris, et une langue qui est largement parlée par les gens. La question c’est un peu : « est-ce que tu veux réussir à faire passer ton message ou est-ce que tu as envie d’être beaucoup plus radical et de ne le faire passer à personne » ?


En ce sens, à quoi fait exactement référence le titre de l’album, Mémoires Vives ?

Benoît : Honnêtement, on a cherché beaucoup de titres.

Camille : C’est tellement dur…C’est pour ça, par exemple, que l’on avait pas donné de nom à l’EP.

Vincent (basse) : Dans « Désert Désir » Benoît parle de « mémoire ivre ». Et Michel, le co-fondateur de notre label (ndlr : Entreprise) s’est trompé en le disant. Et « Mémoires Vives », on a trouvé ça très cool.

Camille : Et en dehors du hasard, ce titre-là nous évoque énormément de choses. Moi par exemple, ça me fait penser à la mémoire vive d’un ordinateur et à tous ces trucs digitaux qui font notre quotidien. Il y a aussi un côté très mystique là-dedans.

Benoît : Et ça reflète bien aussi notre rapport, comme on le disait tout à l’heure, au travail surréaliste. Dans Grand Blanc, on prend des mots issus du quotidien, et on les met en rapport avec un autre mot qui sonne pareil afin d’en faire un gros what the fuck. C’est un peu comme la pochette de notre album, ce phare de bagnole qui nous dit qu’il y a pas plus de raisons de s’émerveiller devant les 7 merveilles du Monde que devant un putain de phare de voiture cassé. L’idée de décontextualisation nous plaît bien.

Cette étiquette surréaliste, elle risque de ne pas être évidente à assumer tous les jours. D’autant plus qu’il y a déjà une étiquette bien pesante qui vous suit depuis un moment, c’est celle de « pop poétique »…Vous étiez d’ailleurs, afin de vous mettre encore un peu plus la pression, programmés il y a peu à La Maison de la Poésie…

Camille : Oui, et je crois d’ailleurs que ce que l’on a fait à La Maison de la Poésie va résumer pas mal notre rapport à la poésie. Il y a donc le directeur de ce lieu qui nous a contacté et nous a proposé d’intervenir là-bas. On a eu peur de devoir lire des livres avec un mec qui jouerait de la guitare derrière, ou avec un type tout nu qui hurlerait des trucs sous de la musique noise. On l’a rencontré, et quand il nous a dit qu’il s’agissait de faire « un pas de côté » et qu’il souhaitait « entrevoir notre univers poétique », on ne savait pas trop quoi faire. Et du coup, on a rien fait de tout ça, et on a plutôt invité les poètes que l’on estimait le plus sur cette Terre, c’est-à-dire François Devulder et Jean Turner de Blind Digital Citizen et Cyril de Bagarre…Ils nous entourent, on aime leurs textes et leurs idées. On a fait des chansons inédites avec eux. On s’est donné un thème qui était « la ville » avec une mise en avant forcément plus important du texte. Un concert de 45 minutes.

Benoît : L’idée de notre démarche, c’était que ça ne « sente pas » la poésie. Lire un texte, c’est aussi difficile que savoir chanter une chanson. Nous ce que l’on voulait, c’était montrer que notre manière de faire de la poésie n’était pas plus ou moins valable que les autres. C’est juste qu’on la fait à notre manière. Pour nous, la poésie est plus une démarche existentielle, bien sûr qui se situe dans une histoire littéraire, qui a des références, mais moi je sais qu’il y a rien qui me fou plus les glandes que les gens qui essayent de « faire de la poésie ». Et à mes yeux c’est vraiment le meilleur moyen de ne pas en faire. On a un rapport qui est assez distant à ça

J’avais rencontré Feu ! Chatterton au moment de la sortie de leur premier EP. Et Arthur me disait qu’à ses yeux : « la chanson pouvait être poétique mais n’était pas de la littérature ». Qu’en pensez-vous ?

Benoît : Ouais, il y a beaucoup de concepts dans sa citation ! « Chanson », « Poésie », « Littérature », on peut partir sur une dissert de huit heures là ! Le problème c’est que ces trois termes sont des institutions génériques, des structures et pas des réalités factuelles. Honnêtement, on essaye d’avoir la démarche la moins intello possible dans notre musique. Nous sommes des gens qui cogitons beaucoup, et je crois que Grand Blanc c’est le moment où l’on cogite le moins, où on est le plus proche de la vie. Tout ce que je sais vraiment c’est que, pour moi en tout cas, la démarche que l’on a et cette intention que l’on a de se rapprocher de la vie quand on fait de la musique, ça c’est un acte poétique. Mais sans concept. C’est un acte poétique mais pas une valeur poétique.

Sur Mémoires Vives, on a l’impression que vous vous êtes un peu détachés de vos origines messines, que vous évoquiez tellement fréquemment avant (« Petites Frappes », le visuel du premier EP, les références dans les supports de comm…)

Vincent : C’était pour nous, en quelque sorte, une manière de se créer une petite mythologie.

Benoît : Notre premier EP, en fait, c’était comme un disque d’adieu à cette ville de Metz. Une fin de Complexe d’Œdipe par rapport à cette mère-patrie. On a pris un peu de distance avec ça. Mais ça nous constitue bien sûr toujours. Notamment au niveau de cette couleur très indus qu’on a gardé sur l’album, ou de cette espèce de désespoir énergique que l’on tient de cette jeunesse passée du côté de Metz…

« Je vous souhaite d’être follement aimée », terminait par dire André Breton dans cet Amour Fou que vous évoqué. C’est ce que l’on doit vous souhaiter aussi ?

Benoît : Ok oui je veux bien ! Et puis si tout le monde peut s’aimer entre eux, ça peut être bien aussi ! On reste des hippies dans le fond.

Camille : Oui, des hippies indus !

En concert à La Maroquinerie le 15 mars prochain.

Grand Blanc, Mémoires Vives, 2016, Entreprise, 41 minutes

Visuel : © Max Vatblé


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: