[Interview] David Thomas : « Pere Ubu, c’est de la musique mainstream »

6 avril 2016 Par Bastien Stisi | 0 commentaires

« We don’t promote chaos, we preserve it ». Évidemment nommé d’après le personnage absurde d’Alfred Jarry et figure essentielle d’un rock auto qualifié, au cœur des années 70, d’« avant-garage » (la légende veut que le terme soit une boutade de son leader), Pere Ubu fait partie de ces groupes dont la carrière fait encore se courber de respect, cinquante ans après ses débuts, les véritables partisans d’un rock avant-gardiste et anticonsensuel, mais qui ne dira strictement rien aux autres (compliqué en effet de trouver, pour l’oreille du profane, un seul tube lié à la carrière pourtant bien vaste de Pere Ubu…) David Thomas, son emblématique et éternel chanteur, porte-étendard d’un groupe mouvant et dont il est l’unique figure permanente, revient pour nous, et à la veille d’une date au Point Éphémère, sur l’actualité d’un projet vieux comme l’avant-garde et qui viendra fêter dans le club du Quai de Valmy la sortie d’un coffret ample et pointu regroupant les instants les plus importants des années 75-82.

Pouvez-vous, histoire de mettre à jour, nous dire où en est exactement Pere Ubu ?

Pere Ubu se positionne sur tous les fronts possibles. Il y a actuellement  dix membres dans Pere Ubu et au moins deux configurations du groupe : Big Band (plus de cinq) et normal (cinq membres). Aucun des membres n’est spécifiquement lié à l’une ou l’autre formation. Il y a, en plus de ça, deux « sous-divisions » de Pere Ubu. « The Pere Ubu Film Unit » qui joue des bandes-originales de films (Carnival Of Souls, It Came From Outer Space, X, The Man With X-Ray Eyes), et « The Pere Ubu Moon Unit » qui est un projet d’improvisation.

On vient juste de terminer le Orange Cycle de nos albums. Chacun de ces disques s’inspire d’un livre ou d’un film qu’il réinterprète ou reconfigure. Par exemple : le Why I Hate Women (2006) de l’écrivain Jim Thompson, Ubu Roi d’Alfred Jarry {Long Live Père Ubu!, 2009), Lady From Shanghai d’Orson Welles (Lady From Shanghai, 2013) et Carnival Of Souls par Herk Harvey (Carnival Of Souls, 2014). On vient par ailleurs tout juste de commencer le travail sur le premier album du prochain cycle, qui s’appellera Twenty Years In A Montana Missile Silo.

Le but de ce Orange Cycle était de redéfinir les frontières de la folk narrative. Et le but du prochain cycle, qui n’a pour l’instant pas de nom, est de rompre l’hégémonie du rythme métronomique.

Vous êtes considérez, en simplifiant, comme l’un des précurseurs et des influenceurs de l’esthétique post-punk. Cinquante ans après, quel regard portez-vous- sur ce statut ?

Si nous sommes considérés comme les précurseurs de l’esthétique post-punk c’est que personne n’a prêté attention à ce que nous avons créé. On a précédé le punk, et honnêtement, on ne souhaite pas franchement être associé à ça.

Pere Ubu a été l’un des premiers groupe a avoir été étiqueté « new wave » – peut-être même le premier. On a utilisé ce terme jusqu’à ce que l’on juge qu’il soit inapproprié. « New wave », à la base, ça fait référence à la « Nouvelle Vague » du cinéma français. À mon avis la « Nouvelle Vague » français n’était pas si anticonformiste que ça, dans le sens où ça propose juste un nouveau conformisme. J’ai toujours essayé d’expliquer que Pere Ubu, c’était de la musique mainstream. On est traditionnels. Comme c’est le cas pour toutes les musiques folks, on a étudié nos ainés, on a appris d’eux, des histoires qu’ils ont raconté et de la manière de les raconter, et on a évolué à partir de là.

Pere Ubu, c’est « the Manifest Destiny of Rock Music » au sein de la musique folk. Lady Gaga et Kanye West, par exemple, sont l’expérimentation et l’avant-garde. La transgression du mainstream. Et nous sommes le mainstream. Nous sommes la ligne droit qui s’étend d’Heartbreak Hotel à Brian Wilson jusqu’au Velvet Underground…

Après la sortie d’un premier coffret « best of » –Elitism For The People 1975-1978 l’an passé, un deuxième coffret - Architecture Of Language 1979-1982 - vient de sortir…

Paul Hamann, l’ingénieur de Suma (le studio avec lequel on a travaillé jusqu’en 1976), a converti le mix original de nos albums en format digital HD. Avant de pouvoir faire cette conversion, il a dû prudemment faire cuire les bandes à l’intérieur d’un four pendant une semaine pour éliminer la moisissure et les champignons. Brian Pyle a masterisé tout ça. Il a d’ailleurs envoyé cette note à propos du coffret d’Architecture Of Language.

« J’ai été, et suis toujours, très heureux de travailler sur ce projet. En tant qu’ingénieur du son, travailler sur une matière aussi dense afin d’en faire ressortir la force et la profondeur au mastering a été passionnant. C’est une manière tellement avant-gardiste de penser la musique, intemporelle en ce sens, je pense que les fans et les gens qui vont découvrir Pere Ubu, ou cette époque de Pere Ubu, vont être étonnés par cette compile, cela ne fait aucun doute. »

Une tournée est prévue pour accompagner la sortie de ces coffrets. La tracklist des ces dates va-t-elle uniquement concerner les morceaux concernés par ces coffrets ?

The Coed Jail! tour sera une sélection des chansons issues des deux coffrets, c’est-à-dire, des morceaux de 1975 à 1982. Tom Herman, le guitariste de Pere Ubu entre 1975 et 1979 puis entre 1995 et 2002 sera de retour sur scène à l’occasion de cette tournée.

En concert au Point Éphémère le 7 avril.

Visuel : © DR


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