[Interview] Good de Rodolphe Burger, fragments d’un discours poétique

20 février 2017 Par
Hassina Mechaï
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Chaque album de Rodolphe Burger est attendu. Scruté. Disséqué. Sa musique, à la fois élaborée et charnelle, fait du rocker alsacien une singularité artistique heureuse. On entre ainsi dans ses chansons comme on entre en poésie. Sur la pointe des mots et sur la plénitude des sons. Entretien avec un rocker oblique.

Good, sortie le 24 février, Label Pias

Ce quatrième album solo est, de prime abord, tout en fragments. Mais non fragmenté tant la cohérence tranquille et belle de GOOD est indéniable. Fragments dans la musique d’abord, comme posée en couches composites, en nappes de composition qui mêlent papillonnement électroniques et linéarité mélodique des guitares. Pour obtenir ce son organique et pourtant flottant parfois, Rodolphe Burger a travaillé en étroite collaboration avec Christophe Calpini. Ensemble, ils ont en commun Bashung évidemment, qu’on imaginerait presque en ombre tutélaire légère, par-dessus l’épaule des deux complices.

Fragments dans les voix aussi. Celle de Rodolphe Burger évidemment, qui prend une intonation, presque une tessiture différente, selon les morceaux : elle se fait méditative sur Lenz, parlando sarcastique sur Happyhours, douce dans An der Lili et supplique amoureuse sur Poème en or. Sépulcrale, fantomatique, rugueuse, voix de tête ou en retrait, mais toujours voix vibrante.

En fraction, posées çà et là sur deux morceaux, les voix aussi de Cummings et TS Eliot, qui disent leurs textes respectifs Because my tears are full of eyes  ou The wast land. Ces poètes défunts, sortis d’enregistrements crépitants sans âge, se font comme les échos de Rodolphe Burger qui chante leurs vers. Vertigineux renversement où le temps s’annule et où seule demeure « la geste poétique » d’un dialogue presque chamanique, d’une convocation des âmes défuntes.

Autres fragments de textes,  Lenz, brisure prise à l’intérieur du court livre de Büchner, voyage solitaire du poète Jacob Lenz, métaphysique et solitude dans les montagnes vosgiennes : « Il poursuivait sa route avec indifférence. Peu lui importait le chemin. Tantôt montant, tantôt descendant. Il n’éprouvait pas de fatigue. Mais seulement, il lui était désagréable parfois de ne pas pouvoir marcher sur la tête ».

Enfin, autres éclats de mots, ceux pris au cœur des Psaumes, coupés à même les prières de David, le « bien-aimé » d’Elohim. Poème en or transforme ces suppliques de détresse en psalmodie amoureuse qu’une composition lancinante habille superbement. « Eliy, Elye, lamah ‘azavetthaniy  » chantait David dans le Psaume 22, « pourquoi m’as-tu abandonné » dit simplement Rodolphe Burger.

Good est un album qui n’a pas besoin d’être trop expliqué pourtant. Car « quand on doit expliquer, c’est mauvais signe » nous dira justement Rodolphe Burger dans ce café où il nous a donné rendez-vous. Effectivement, la malaxation de GOOD par l’oreille attentive seule suffit à le saisir. Là est aussi l’étrangeté belle, le renversement constant de cet album abouti : architecturé et pourtant d’une évidente beauté; séquences en contrepoints qui se répondent et pourtant linéarité et cohérence ; musique étirée, en suspension horizontale, striée d’une pluie de mots … GOOD, « Et voici, cela était très bon ».

Que dit la pochette, une couronne de papier de galette des rois, dépliée, fanée sur un sol boueux…

J’aime beaucoup cette pochette. Que m’évoque-t-elle ? Pourquoi cette photo ? Je ne le sais pas forcément de façon nette. C’est une proposition d’un artiste plasticien mais aussi réalisateur, Patrick Mario Bernard. Depuis 4 ans, il me filme pour un portrait qu’il est en train de monter. Il connaît très bien l’album dont il a suivi tout le processus de création. Il m’a montré cette photo qu’il a prise lors d’une balade en forêt. Une couronne des Rois écrasée, posée comme cela. L’idée m’a plu et j’ai aimé l’esthétique de cette photo. On pourrait se livrer à une interprétation sauvage. Elle est à la fois dure et douce. Elle évoque l’enfance. Shakespeare aussi. Ce bâtonnet de bois qui figure un sceptre tombé. J’ai pensé à un poème magnifique en prose de Baudelaire,  L’auréole du poète tombée dans la boue…

GOOD offre un contraste entre le son en feuilletage délicat et les mots méticuleux, précis, détachés dans leur façon d’être dits. Le son semble se découvrir en se faisant alors que les mots sont décidés, bien structurés. Il y a là comme un télescopage permanent…

Oui, c’est juste. Nous avons travaillé, avec Christophe Calpini, à partir de mots et plus précisément de voix enregistrés. Celles de Cummings et TS Eliot ont été les points de départ. Il y en avait d’autres aussi mais qui ne sont pas forcément resté. Pourquoi ces voix d’écrivains m’intéressent-elles ? Les voix en général ? Les écrivains en particulier ? J’ai une vraie fascination pour ces auteurs. Je cherchais ce point d’indétermination. Produire ce vertige entre quelque chose de présent et quelque chose de passé.

Vous posez votre voix, selon les chansons et la langue, de façon très différente. L’allemand est très doux, le français presque dit, l’anglais chanté, poétique. La langue change-t-elle la façon de poser sa voix ?

La langue induit des manières de dire, des tons complètement différents. J’avais effectivement envie de rendre l’allemand doux, contrairement aux clichés de l’allemand martial. L’allemand est langue de mon enfance. Au-delà de cela, il y a des familles de chansons où le ton est déterminé par le texte : Paintkiller, Providence mélangent anglais et français. Samuel Hall aussi, la chanson que j’avais composée pour Fantaisie militaire de Bashung : on y trouve cette voix cruelle, le mauvais surmoi (sourire). J’aime l’idée qu’il y ait plus d’une langue utilisée dans un album. Dans Good, un équilibre intéressant entre l’anglais et le français se fait. Il permet aussi de créer des effets musicaux. Le français permet un rapprochement. Puis soudain l’anglais offre un effet d’éloignement du texte qui permet de faire monter la musique. Tout cela entre dans un processus de composition globale.

Vous expérimentez aussi le parlando sur Happyhours, un peu à la manière de Gainsbourg sur Bonnie and Clyde. Sur Lenz, votre voix se fait méditative dans un récit lent, tragique…

Sur Lenz, Je n’ai pas l‘impression de parler, ni de déclamer, ni de chanter non plus. Ce n’est pas une parole naturelle. Il faudrait trouver le bon mot. Sur d’autres chansons, en revanche, j’ai l’impression de chanter beaucoup plus. C’est là aussi une sorte de composition, de contrepoints qui supposent une vue d’ensemble. J’aime ce morceau Lenz qui n’était pourtant pas prévu. Il reprend le texte de Büchner, un texte que j’adore. Il s’est imposé très tard. Il conclut le disque et dit quelque chose : l’idée qu’à un moment donné, tout doit pouvoir entrer dans un disque. Büchner, des Psaumes comme sur Poème en Or, puis la recette du couscous comme avec Rachid Taha. Qu’il soit possible de faire tout cela m’enchante.

Vous semblez constamment en création oblique, en déplacement des formes…le transversal vous convient ?

J’ai fait beaucoup de choses très différentes, et j’ai le goût de ces choses différentes. J’aime autant jouer en trio ultra-rock que jouer dans  la cathédrale de Strasbourg un texte de Darwich ; jouer avec Rachid Taha au sein du Couscous Clan, ou reprendre le Velvet. Faire un nouvel album, est-ce la synthèse de tout cela ? Autre chose ? Est-ce qu’on va essayer de tout désosser, aller à l’os, minimaliser avec une simple guitare-voix ? Enlever ou additionner ? Souvent le chemin se trouve par le faire. Il y avait deux points de départ : les voix d’écrivains et l’envie de travailler avec Christophe Calpini. Cela indiquait une direction  du côté du son. Le travail s’est orienté vers des propositions qui pouvaient se vivre sur scène.

Vous vous demandez donc si l’album solo permet d’autres expérimentations ou est un aboutissement ce qui a été déjà découvert ? Good ouvre-t-il ou ferme-t-il un champ de création ?

Je fais rarement des albums solos donc forcément on retrouve là les expériences que je tente entre deux albums. Elles laissent des traces. Mais en même temps, je cherche à ouvrir de nouvelles portes et évidemment aussi une nouvelle période. A un moment donnée, dans le processus de création, on passe des intentions négatives, « je ne veux pas faire cela » à « voilà ce que je veux ». Un album solo relance aussi l’envie de musique. Je vais ainsi faire une nouvelle tournée avec un nouveau trio. Non pas que je n’étais pas content de l’ancien mais cela ouvre encore autre chose, même si je ne sais pas quoi.

Le morceau Le premier et le dernier, pose que le « Tu ne tueras pas » du Décalogue est le premier et le dernier commandement. Vous énumérez des villes à l’histoire tragique, Alep, Srebrenica, Atlanta. Le message est-il politique ou éthique ?

Sur ce genre de morceau, je m’interroge beaucoup : est-ce que je le mets ou pas. Un tel morceau date, fige. Quand j’avais pris position contre le FN dans le morceau Egal 0, je ne l’avais pas mis sur un album, je l’avais créé comme un CD tract en soutien au GISTI. Sur No sport (2008), le morceau Ensemble était conçu comme une lettre ouverte à Nicolas Sarkozy. Mais au fond, avec le recul, cela me plait que cela soit daté et de pouvoir dire quelque chose d’une époque. C’est très inattendu pour moi. Sur ce morceau, je dis qu’il n’y a qu’un commandement. En disant cela,  je parle d’une loi archétypale.

Un élan mystique semble traverser quelques-unes des chansons, Lenz, Poème en or, Fx of love

Je suis d’origine calviniste. En Alsace, les calvinistes constituent la minorité de la minorité protestante. Avec ce qui caractérise les minorités : une dimension intellectuelle certaine. Les pasteurs que j’ai connus étaient très politisés, membres du PSU, travaillant en usine. Il y a là forcément une dimension de formation intellectuelle. Mais aussi autre chose. Cela laisse évidemment des traces. Mais quand je fais le Cantique des cantiques, ce n’est pas un retour au religieux. C’est presque le contraire. Ce qui m’intéresse est de dire par exemple du Darwich dans une cathédrale. Se fait alors l’élévation sans la transcendance. Sur le morceau Fx of love, je m’amuse d’un jeu de mots qui résume cela : Fx comme « effet » et « ethics », la morale de l’amour.

Quelles sont les mythologies de Rodolphe Burger, qui admirez-vous ?

Je peux admirer beaucoup des gens qui ne m’influencent pas forcément. Je ne suis pas sûr, par exemple, d’être influencé par Bashung, mais je l’admire. Pour son album Fantaisie militaire, le morceau que j’avais composé, Samuel Hall, est arrivé à la toute fin. Il lui semblait qu’il lui manquait quelque chose, après l’enregistrement de ses autres titres. Je lui avais parlé de ce morceau. Il n’avait d’abord pas voulu l’écouter car trop plongé dans son disque. Puis il m’a demandé de le lui faire entendre et là il m’a dit : « c’est cela qui me manque ». Le morceau est entré directement dans son disque. Il est venu le clore. C’est le mystère. J’admire Bertrand Belin aussi. De fait, je collectionne les admirations. Deleuze, la langue allemande, la cuisine, Darwich…


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