[Chronique] « Blackstar » : l’ultime éclat de l’astre Bowie

13 janvier 2016 Par Bastien Stisi | 1 commentaire

On avait déjà été fasciné, à sa sortie ce vendredi 8 janvier (le jour de ses 69 ans) par l’audace et la complexité de Blackstar, ce 27e album studio paru par David Bowie, qui s’essayait encore, 50 ans après ses débuts (folk d’abord, puis glam, funk, pop…), à des expérimentations sonores nouvelles que d’autres nommeraient plutôt explorations (free jazz, cette fois). À l’annonce de son décès ce lundi 11 janvier, ces essayages nouveaux et les mystères qui englobent la signification de son dernier album prennent encore davantage de sens…

Note de la rédaction :

On n’écoutera jamais Blackstar comme l’on écouterait un autre album. Parce qu’il émane de Bowie, d’abord, et qu’il se positionne clairement comme l’un de ses tous meilleurs et de ses plus courageux, lui qui aurait pu, dans la lignée de son Next Day de 2013, se contenter de demeurer, sans prendre de risque outrancier, dans la récitation confortable de ce pop rock mélodique qu’il a su si bien faire jadis.

Aussi, parce qu’il est le dernier de cet immense caméléon que l’on a dû, au fil des décennies, nommer Ziggy, Aladdin, Halloween Jack, The Thin White Duke. Surtout, parce que Bowie savait sans doute pertinemment que ce disque-là serait pour lui le dernier, et qu’il pourrait avoir ainsi truffé ça et là, des références à cette trajectoire que l’on juge noire dans l’instant, mais qui compte tenu de ce qu’elle a semé hier sur son chemin, se trouve en réalité éclatante.

Un disque testamentaire ?

Élément central des discussions qui souhaiteraient faire de ce dernier album, parce que cela est follement romanesque et parce que cela a clairement un sens, un disque sombrement prémonitoire (avant le 11 janvier) puis éminemment testamentaire (après le 11 janvier), cette étoile noire qui a donné son nom à l’album ainsi qu’au single, bizarre, allongé et sublime, portant le même nom (« Darkstar », l’introduction du disque qui se présente immédiatement aussi comme son apothéose).

Sur cette « blackstar », beaucoup d’interprétations ont fusé. Manifestation de la trajectoire fulgurante qui fut la sienne, référence allégorique à la sombre percée d’ISIS (une lecture politique rapidement démentie par son manager), clin d’œil à la grande actualité cinématographique du moment (Star Wars donc…) Et puis, corrélation qui rendrait exactes l’intention et la réception, un internaute, relayé par Pitchfork, qui a mis en avant le fait qu’en médecine, le terme « black star » peut aussi renvoyer à un type de lésion cancéreuse. Troublant, lorsque l’on sait que c’est un cancer du foie qui a fini par emporter David Bowie dans la nuit de dimanche à lundi…

Troublant aussi, le clip de « Lazarus », paru la veille de la sortie de l’album, qui montrait un Bowie allongé, le plus souvent, sur un lit d’hôpital, l’air blafard, gesticulant comme s’il était possédé par une force obscure. Les dernières images du clip, surtout, montrent le Britannique, qui a fini par se lever et par abandonner ces draps clairs, entrer, à reculons, dans une armoire dont il referme la porte sur lui-même. Et puis le noir, absolu et incontestable. Cette image de l’artiste qui accepte et met en scène la terminaison de tout, si on décide de l’interpréter ainsi, s’avère d’une force symbolique spectaculaire.

L’étoile dans les cieux

Sur son visage, un bandeau blanc, dont la virginité est simplement troublée par la présence, inquiétante, de deux boutons à la place des yeux. Le même bandeau qui apparaissait déjà dans le clip, formidablement réalisé et magnifiquement scénarisé, de « Blackstar », qui mettait en scène Bowie comme s’il était le missionnaire d’une religion sectaire basé sur l’adoration de divinités étranges, et inventées. Des troubles gestuels, déjà, et des paroles d’un mysticisme assuré, qui paraissent là encore dire ce qui était sur le point de se produire :

« Je ne peux pas dire pourquoi. Je suis une étoile noire. Viens juste avec moi. Je ne suis pas une star de film. Je vous ramène à la maison. Je suis une étoile noire. Prends ton passeport et tes chaussures. Je ne suis pas une pop star. Prends tes sédatifs. Je suis une étoile noire. Vous êtes un éclair dans la poêle. Je ne suis pas une star merveilleuse. Je suis grand. Je suis. Je suis une étoile noire ».

« Look up here, I’m in heaven / I’ve got scars that can’t be seen / I’ve got drama, can’t be stolen / Everybody knows me now seen », lâche-t-il, toujours dans « Lazarus », avant l’intervention d’une guitare qui aurait pu être un orgue de cathédrale. Et si Bowie explore ici, le terme de l’immortalité (peut-être aussi un peu dans son ultime morceau « I cant’t give everything away »), cela doit sans doute se lire comme l’interrogation de l’homme sur son futur immédiat, et comme l’interrogation de l’icône sur le futur qui se fera, sur Terre, bientôt sans lui. La confirmation, ainsi, que Ziggy Stardust n’était bel et bien pas de cette planète-là…

David Bowie, Blackstar, 2016, Columbia Records / Sony Music

Visuel : (c) DR


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