Bob Dylan, un Nobel au Zénith

21 avril 2017 Par
Hassina Mechaï
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On l’attendait avec impatience, surtout après la distinction du Prix Nobel de Littérature qui lui a été attribué. Ils se pressaient donc vers le Zénith, têtes chenues pour la plupart. C’est alors qu’on a réalisé que Bob Dylan avait bientôt 76 ans et qu’il était pour beaucoup le symbole d’une jeunesse désormais passée. D’une nostalgie. Sur scène, Robert Allen Zimmerman dit Bob Dylan, fut en intensité présente tout autant qu’en absence volontaire.

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Bob Dylan était en blues. Nettement. D’abord, les musiciens, fabuleux, avec deux bassistes, et un contrebassiste qui ont apporté leur tonalité grave. Le batteur, la guitare électrique ajoutaient leur rythmique électrisante. La voix éraillée, râpeuse, rugueuse de Dylan, n’a pas faibli. Ce blues affirmé a pu surprendre, dérouter aussi. Mais Dylan a désormais une voix qui s’y prête. Le jeune Dylan, baladin du folk ou même du rock, s’est mué en bluesman doué. S’il modulait en commençant par chanter de cette voix nasillarde si caractéristique, il finissait, de façon harmonieuse, par une tonalité caverneuse.

Le répertoire fut éclectique : emprunt à ses grands classiques tout autant qu’aux grands standards américains. Une superbe reprise en blues de Blowin in the Wind, Don’t think twice, I’m sick of love, now or never, Highway 6, I could have told you, Stormy Weather… et surtout Autumn leaves (Les feuilles mortes de Prévert), beau moment de grâce suspendue. Lui au piano, son minimaliste et émotion totale.

Le jeu de scène fut minimaliste évidemment, élégance épurée, chapeau aux larges rebords qui protègeait le regard, des regards; souvent à son piano qui lui servit visiblement d’ancre noire et de forteresse imprenable, à droite de la scène, à l’écart, piano dont il joua parfois debout. Sinon, hors piano, jambes arquées comme pour s’ancrer autrement, tellement il semblait frêle, tenant son micro de biais, ou plutôt s’y accrochant. Jamais au-devant de la scène. Il était apparu, et non arrivé, sur scène d’un coup, a chanté sans un regard, ne semblait même pas se rendre compte de la présence de la salle. Il avait l’air d’être ailleurs quand il chantait, et de vouloir être ailleurs quand il s’arrêtait. A la fin, après 2 heures non-stop, un salut maladroit, passant d’une jambe à l’autre, comme un enfant mal à l’aise qui se dandine. Étonnant pour cet homme de 75 ans, avec une carrière si longue. Puis, il a disparu. Un feu follet, une apparition, un lutin de satin noir.

Il y avait en lui de la nonchalance sans désinvolture, de la distance sans rejet, un chat élégant, qui allait, venait, faisait. Il était en lui, en refus. En détachement troublant. On voulait l’amarrer, on ne pouvait que l’écouter.

C’était aussi, là sur cette scène du Zénith, un homme d’une timidité visiblement maladive. Quand ses doigts ne couraient pas sur les touches de son piano, il était là, mal posé comme dans la chanson de Brel « Les timides », où le maître belge, autre sensible, décrivait un timide comme semblant toujours avoir « une valise dans chaque main », en tentation de fuite et les bras ballants de malaise d’être là, sous les regards.

Cet homme, dont le métier est pourtant la scène, semblait refuser l’adulation, l’adoration de la salle. Savait-il trop la dévoration que cela suppose aussi ? Cette scène devant laquelle s’allumaient les écrans de téléphone, censés le capter, le décortiquer, lui voler son image, avait quelque chose d’implacable dans son désir d’arracher des lambeaux de présence à celui qui la lui refusait. De quoi dire « non » effectivement, de reculer. Mais de quoi venir, chanter, puis partir sans un regard, sans une parole. Un chanteur qui ne parle pas, Bob Dylan a choisi. Mais même ce refus lui valut ce soir adulation. Paradoxe existentiel insoluble pour lui.

Dylan ne fit pas « son Dylan », comme cela fut entendu de-ci de-là. Parce qu’il ne « faisait » pas à dessein, il faisait « malgré lui » ce qu’on attendait précisément de lui. Même son retrait, son recul, son refus implicite lui étaient volés. Terrible piège. Car ce qu’il y a de plus spontané et vrai devenait alors comme artificiel et fabriqué.

Cet homme semblait statufié de son vivant, voire momifié. Avoir choisi de vivre dans la lumière et la refuser autant, un écartèlement constant qui résume le mythe Dylan, car il y a mythe désormais. Le mythe, la légende aussi. Pas étonnant qu’il se soit créé un double, car comment devient-on un mythe vivant ?

A l’observer, venait aussi à l’esprit la phrase de Rita Hayworth qui disait « les hommes s’endorment avec Rita Hayworth et se réveillent avec moi » ; ou encore la description que faisait Romain Gary de Marylin Monroe qu’il voyait, consul à Los Angeles: « c’est une fille qui ne savait pas bien ce que c’était qu’être Marylin mais qui essayait d’être Marylin ».

Robert Zimmerman se demande-t-il depuis plus de 50 ans comment ont fait pour être « Bob Dylan » ? Ou la vraie question est-elle : est-ce Robert Zimmerman qui s’est pris pour Dylan, ou Bob Dylan qui n’a jamais cessé d’être Zimmerman, ce gamin juif un peu autiste du Midwest qui lisait Dylan Thomas, les poètes surréalistes, a eu des illuminations mystiques, a été exposé et brûlé très jeune. Est-ce le prix à payer, de souffrir, se consumer par ce qui nous porte et brûle, qu’on fuit tout en la faisant, qu’on rejette au final? Ce soir-là, sur scène, a-t-on vu aussi un homme enfermé, emmuré même, dans et par sa liberté?

 


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