« Morituri », Jean-Louis Murat lèche les plaies de ses congénères

18 mai 2016 Par Bérénice Clerc | 3 commentaires

 

Morituri le nouvel album de Jean-louis Murat est d’une beauté puissante et rare, un unique concert, comme une apparition à la Maroquinerie et hélas pour les français une tournée impossible. Toute la culture a la chance de plonger dans son album, le privilège de vivre son concert et de partager un moment en tête à tête avec Jean-Louis Murat bouleversant comme un agneau sauvage.

Comme la goutte d’eau d’un colibri fait sa part pour éteindre un feu immense, Jean-Louis Murat n’a pas le succès qu’il mérite, il accompagne la route, les oreilles, les émotions des cerveaux avides de ses créations et glisse des gouttelettes de poésie et de musique partout où ses chansons peuvent aller, un oiseau rare absolument nécessaire.

  »Morituri », ceux qui vont mourir, nous, tous les vivants. Ce disque respire au rythme du pouls de la vie, d’un monde en disparition, une dépression française dans laquelle nous nageons à contre courant, où la noirceur aspire la lumière, tente de gagner sur les couleurs de l’amour.

Dès le premier morceau le corps et le cœur tout entier sont happés par les notes et les mots. Une mise en éveil, une méditation, une invitation à la pleine conscience d’un monde en souffrance. Sans le vouloir, sans le chercher, sans récupération aucune, Jean-Louis Murat fait plonger dans les abysses d’ici pour sortir lavés, neufs, conscients qu’il faut rester vigilant avec sa propre tentation des profondeurs, s’ouvrir au monde, savourer la vie, toucher la terre, profiter de chaque instant ici et maintenant.

Comme les indiens gardaient les cheveux longs pour ressentir tout ce qui se passait autour d’eux, Jean-Louis Murat laboure le monde, tous les sens en éveil, il hume, flaire, laisse couler les mots comme la sueur du laboureur, reçoit la violence des tueries de janvier 2015, avale l’impuissance de nos congénères, snif les larmes de la blessure humaine et comme un animal lèche les plaies de ses congénères sans se regarder faire. « Morituri » est né, là comme une consolation, un espoir plus difficile à suivre que la peur, moins accessible que la terreur, il devrait être à la portée de toutes les oreilles et les cœurs.

Jean-Louis Murat n’a pourtant pas de tournée prévue pour cet album, il remplit les salles depuis des années, il a son public comme le jargon le dit, il donne tout lors des concerts, mais, il y a toujours, un mais, les tourneurs, les salles ont de moins en moins le goût du risque ! Ils voudraient signer des tournées déjà complètes ou proposer aux musiciens de dormir tous dans la même chambre d’hôtel avec un salaire de misère quand l’engagement et le travail sont gages de talents.

La Maroquinerie et ses spectateurs eurent le privilège de l’éphémère, la beauté d’une fleur offerte aux yeux du monde, un seul jour à une heure précise.

La salle sera comble, une longue file d’attente nous rappelle comme un uppercut quotidien qu’il faut être fouillé avant d’entrer partout et particulièrement dans une salle de concert. Quelques traces d’inquiétude, stigmates de la terreur post fouille ou post 2015 à la descente de l’escalier si étroit qu’il empêcherait une fuite improbable. Un regard pour trouver une potentielle planque sous une table, un tissu noir, une bière pour certains, bock, demi, pinte qui dit mieux ? !

Il est 20h35, plus de temps pour suffoquer de l’intérieur, Jean-Louis Murat entre sur scène. Un t-shirt, une guitare, à jardin son micro l’attend, ses musiciens sont là, le clavier de Gaël Rakotondrabe, la batterie de Stéphane Reynaud, la basse de Christopher James Thomas, les voix de Morgane Imbeaud, tout devient possible, le voyage commence il sera intense et beau.

« Est-ce que tu connais ton French, est-ce que tu connais leeeee lyyyyyynnnnxxxxxxxxx » « Morituri » naît avec nous, un coït bouches à oreilles. Des spectateurs hurlent Jeeeeeeaaaaaannnnnnn-Loooooooouuuuuuuiiiiiiiiiiiisssssss, sautent, ondulent, la foule dense se laisse porter par les vagues musicales et la houle des mots. Comme un emportement, Jean-Louis Murat donne tout, la complicité, le bonheur d’offrir un moment de musique est palpable sur scène. Dans la salle comme des cygnes sur une eau noire, les spectateurs flottent sur l’eau et transcendent la vie à en oublier la mort peut-être.

« Interroge la jument » semble une évidence, l’album se dessine dans l’espace, « Tous mourus », « La pharmacienne d’Yvetot » chiale dans sa cuisine les malheurs du monde, la sublime  « Chanson du cavalier », « Morituri », à la table de Murat, le rire devient possible.

A vif, la peau au vestiaire, Jean-Louis Murat se délivre avec ses musiciens, l’émotion est palpable malgré ses tentatives de fanfaronnades « s’il y a des journalistes dans la salle, je vous le dis, je vous déteste tous ! »  un imbécile de répondre « nous aussi on te déteste ! » « et ben casse toi connard ! Qu’est-ce que tu fous là ?» le rire et la musique l’emportent.

Cinq minutes de pause, un mini entracte, le temps pour certains de se perdre entre deux bières et de louper la reprise du concert ! La beauté fréquentée l’album passé revient avec une ou deux autres pépites anciennes et « Le cafard » sous les lumières blanches signent la fin de cet espace temps.

La sonnerie d’un ring de boxe entre k-o et énergie sportive, l’arrêt est brutal, personne ne sort, tous veulent voir revenir le chanteur, ils hurlent son nom, l’appel encore et encore, mais il ne reviendra pas, il a tout donné, deux heures de délice jusqu’à la frustration, l’envie encore mais il faut sortir avec l’espoir d’y revenir bientôt ou replonger dans les subtilités de l’album magnifié par un live énergique et jouissif.

Demain Jean-Louis Murat nous attendra sous le soleil de Paris, il dit nous détester mais nous y allons en totale confiance !

Il est là dans la vitrine d’un joli petit hôtel parisien où le charme et l’accueil sincère ont encore leurs places. Il boit de l’eau avec un journaliste, des rires débordent des murs de la salle, ils sortent, deux trois blagues sur l’utilisation de ses mots par les journalistes et hop la porte se ferme, le tête à tête commence.

Le temps suspend son vol, la légèreté laisse place à la profondeur, malgré nous, comme ça sans crier gare, sans l’attendre, Jean-Louis Murat nous clouerait presque à la chaise de sa présence violemment vivante comme une déchirure.

Une après-midi, une soirée, une semaine entière ne suffirait pas à trouver la fin des discussions. Comme dans le jardin d’un ami l’échange est limpide, vif, il nous raconte comme il était heureux la veille sur scène à proposer aux fans une ébauche de ce que pourrait être ce concert avec le rodage, le travail, la route, les rencontres. Plus d’énergie pour un rappel, se prendre pour un artiste et proposer du factice parce qu’ils le réclament ce n’est pas son genre !

Il ne veut pas faire de polémiques, il est évidemment triste de ne pas faire de tournée, c’est douloureux mais il respecte trop ses musiciens pour les sous payer et ne veut pas que son bonheur prime sur le respect de son équipe d’amis.

Il se livre, sa vie, son travail quotidien, courir tous les jours, faire la fête, s’astreindre à six heures d’écriture, de musique, de peinture ou de photo. Il faut parfois se forcer à laisser les choses apparaître, quand il sèche sur un domaine il s’envole avec l’autre.

Il raconte le plaisir à être avec ses enfants, faire la cuisine avec eux, imaginer des menus pour eux, jouer, rire, partager la vie, les aimer et leur laisser de l’espace, leur libre arbitre, les élever au sens premier. Dès que Jean-Louis Murat parle la lumière s’allume dans ses yeux, la vie bat, le cœur s’emporte, une énergie palpable infatigable et dur à gérer pour les autres dit-il !

Il parle de ses photos, donne très envie de les voir, mais il arrête là tout désir de voyeuse, il ne montre ses images qu’à ses proches, il ne veut pas faire le chanteur qui se la joue photographe !

Cet album était là, 2015 gravé au fer chaud sur sa peau pleine de failles. Il écrit l’été avant novembre et ses chansons pour certains semblent prémonitoires… Il n’adhère évidemment pas à cette thèse, il pense sentir le monde comme les créateurs de la fin des années trente avaient senti la guerre venir, la noirceur ronger le monde.

Une lecture à postériori change tout et trouble, Jean-Louis Murat avoue avoir du mal à chanter « Interroge la jument » « Sur la terrasse sous les cimes où règne le diable à sa machine, sur la terrasse sous les cimes mais qu’attend le ciel pour foudroyer ces novices »/ Sous la terrasse sous les cimes satan est heureux il ouvre une nouvelle usine/ Sous la terrasse sous les cimes où tout bien pesé on t’assassine…/ Mon dieu que tu es méchant, quel malheur pour les enfants… »

Il a écrit cette chanson été 2015, il n’aimerait pas que les auditeurs pensent à une récupération.

Il a humé le monde, a laissé sa sensibilité aspirer l’émotion humaine, jusqu’au Cafard de l’impuissance, le désarroi, la peur pire que tout. L’album est né simplement porté par des pulsions de vie. Il aime être avec ses musiciens, il a besoin d’écrire, chanter, créer de nouveaux disques et aller à la rencontre des spectateurs.

Nous parlons de « Nuit Debout », il comprend, il sait que la jeunesse pense avoir un rôle à jouer, mais il doute de la possibilité d’un réel changement avec ce type de mouvement, naïf. Il aimerait que la jeunesse se soulève, remonte le niveau intellectuel ambiant où l’incompétence gagne beaucoup de terrain.

Nous pourrions deviser des  heures mais la vie reprend la main, un taxi, un train, son quotidien, des bises simples et franches signent nos au revoir. Paris brûle dehors, l’asphalte brille sous les rayons du soleil, Jean-Louis Murat nous a laissé de l’énergie vitale, le son d’un coucou illuminé par la poésie de la vie. « Morituri » un album noir lumière à vivre sans attendre.

 

Visuels (c) Franck Loriou


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COMMENTAIRES:

  1. guerin Annick

    Bravo pour cet article très évocateur et sincère,
    merci de nous faire vivre ce concert unique et si particulier.

    délicatesse,finesse,intelligence sans calcul ….
    BRAVO vraiment,c’est tellement rare.

    J’ai vraiment eu beaucoup de plaisir à lire votre texte.
    C’est idiot de dire ça mais si j’avais été à votre place c’est ce que j’aurais aimé écrire…

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