[Live report] Massive Attack à Rock en Seine

28 août 2016 Par Melissa Chemam | 5 commentaires

Massive Attack aime Paris et aime Rock en Seine. Invités de la première édition en 2003, les Anglais s’y sont également produits en 2010, lors de la tournée de leur album Heligoland. Ils sont revenus cette fois avant même toute annonce d’un nouvel opus, après une année marquée par la sortie presque par surprise de deux extended play. L’avant-dernière date d’une tournée qui a culminé dans un niveau d’intensité extraordinaire. Son et lumière au message profond, à la fois mélancolique et optimiste, à l’image du collectif de Bristol.

Massive Attack aime Paris et cela se voit. S’ils ont rôdé leur setlist tout l’été dans les plus grands festivals d’Europe, à Rock en Seine ils ont atteint une intensité proche de l’excellence. Ils ouvrent le show avec ‘Hymn of the Big Wheel’, le dernier titre de leur mythique premier album, le fameux Blues Lines, qui fête cette année ses 25 ans. En vedette, le chanteur jamaïcain Horace Andy, qui accompagne le groupe sur tous ses albums depuis 1991, sur toute ses tournées également, et dont la voix inimitable amène une touche de reggae – du Studio One – dans le son des Bristoliens. En arrière plan, un écran géant diffuse des textes, d’un simple « salut » (en français) à un florilège des questions les plus couramment posées à Google, souvent philosophiques : « à quoi sert la vie ? », « peut-on être utile ? », « comment aider ? »…

Grand saut dans le temps pour continuer : 3D, le leader du groupe enchaîne avec ‘United Snakes’, un titre qu’il a composé en 2005, diffusé seulement sur l’édition rare en deux volumes de leur compilation, Collected. Ce titre qui a ouvert leur concert au British Summer Festival à Hyde Park à Londres début juillet donne l’occasion au groupe de déployer son arsenal artistique sur l’écran qui les entoure : diffusant en lumières blanches, noires, rouges, des images de logos et de drapeaux à vitesse quasi stroboscopique. A ce stade, on le sait, un concert du collectif de Bristol est un mariage parfait entre un son peaufiné, recréé pour la scène, et un spectacle visuel puissant.

Mission sonore de Massive Attack : revisiter un catalogue immense et impeccable, et recréer un son studio millimétré pour la scène d’un festival

Quant l’immense Grant Marshall entre en scène, présenté par son acolyte, 3D, on peut s’attendre à un classique. On reconnaît d’emblée les premières notes de ‘Risingson’, un duo rappé entre les deux fondateurs du groupe, datant de 1998, l’époque où le collectif comprenait encore trois membres, et où leur album Mezzanine fait d’eux des star du rock dans le monde entier. Un exploit pour un ancien sound system né de la rencontre de sons reggae, soul et hip-hop. Les deux génies du groupe prouvent depuis que l’on peut faire fonctionner la fusion improbable d’une musique noire et d’une guitare en distorsion. L’instrumentiste Angelo Bruschini est le catalyseur de cette prouesse, capable de faire vriller l’émotion de milliers de spectateurs avec un seul accord. Sa guitare accompagne également magiquement Horace Andy qui revient pour interpréter ‘Man Nex Door’, autre extrait de Mezzanine, puis ‘Girl I Love You’, petite furie rock et psychédélique diffusée sur l’album Heligoland de Massive Attack. Entre ces deux morceaux reprenant une chanson reggae pour la torturer en version post-punk, 3D introduit la nouvelle voix du groupe : le jeune Londonien Azekel, au timbre falsetto, qui interprète l’un des titres récents du groupe, ‘Ritual Spirit’, avec une majesté enivrante.

3D poursuit avec une de ses compositions les plus riches et les plus puissantes en concert, ‘Future Proof’, premier titre de l’album 100th Window, diffusé en 2003, dont les paroles métaphorisent une lutte contre la solitude collective de l’ère post-11 Septembre, alors que la débauche de chiffres, 0 et 1, sur l’immense écran,  illustre une sorte de lutte entre cette voix fragile et les machines ou ordinateurs.

 

Mission visuelle du groupe : faire clasher sa musique sensuelle et un discours complexe

Massive Attack est également connu pour être un groupe engagé. Quand Grant revient sur scène, 3D annonce leur intention d’interpréter ‘Eurochild’ – hymne socio-politique de l’album Protection – comme un requiem à l’Europe alors naissante, qui vient d’être martyrisée par le référendum britannique du 23 juin dernier. « En tant qu’enfants d’immigrés, nous sommes très déçus de cette situation », explique 3D, avant de commencer son rap illuminé par des faisceaux bleus et dorés, couleurs du drapeau de l’UE…

Azekel revient ensuite pour interpréter un ‘Pray For Rain’ transcendé, mais c’est Horace Andy qui fait hurler le public quand il entonne les premières phrases de ‘Angel’, le premier titre de Mezzanine, pendant lequel se déchaînent les deux batteurs, John Tonks et Julien Brown. Double dose de cris lorsque 3D poursuit avec ‘Inertia Creeps’, dernier single extrait de Mezzanine et requiem quant à lui d’une relation amoureuse destructrice. La chanson est ici accompagnée visuellement par une série de messages extraits de journaux et de sites internet, pour la plupart en français, alternant titres cocasses ou people avec des phrases guerrière et les affreuses nouvelles venant de Syrie et d’Irak… Un des points culminants du spectacle, où le leader du groupe force sur l’intensité, hausse le ton et monte le son, contrairement à son affection pour le chant feutré et le rap murmuré. Un bonheur.

Un des moments historiques du concert intervient ensuite quand, comme l’annonçait dans l’après-midi Azekel sur Twitter, le rappeur Tricky rejoint Massive Attack pour chanter en duo avec 3D leur récente collaboration, le magnifique ‘Take It There’. Tricky, qui a contribué aux deux premiers albums du collectif sur des titres devenus légendaires comme ‘Daydreaming’ et ‘Karmacoma’, monte sur scène pour la première fois à Paris avec ses anciens camarades. L’écran géant fait fondre les spectateurs déjà hypnotisés quand il diffuse en français des messages sobres d’appel à la solidarité : « accepter », « comprendre », « partager »… Après avoir pris dans ses bras son vieil ami Tricky pour le remercier, 3D enchaîne en introduisant la chanteuse qui les accompagne depuis 20 ans : Deborah Miller, la voix soul du groupe sur scène. Et ils entament en duo un ‘Safe From Harm’ puissant, en crescendo apocalyptique. Les écrans diffusent alors des informations sur le patrimoine culturel détruit pendant les guerres d’Irak et de Syrie, mais aussi d’Ukraine et bien au-delà. Le concert se clôt avec l’ultime et légendaire ‘Unfinished Sympathy’, qui finit d’emporter l’adhésion. Sont diffusées sur l’écran des photographies prises par Giles Duley pour le Haut Commissariat de l’ONU aux Réfugiés, symboles de cette tournée 2016.

Un spectacle intense, cérébral, qui pousse volontairement à sortir de soi alors que la musique envoûtante et sensuelle de Massive Attack demanderait de ralentir, de se laisser porter et de jouir des vibrations. Certains fans regrettent de ne pas avoir eu droit à ‘Teardrop’, mais les interprètes habituelles de ce titre n’ont pas pu suivre le groupe sur cette tournée. D’autres ne comprennent pas toujours la complexité des messages contradictoires et de la rencontre improbable entre ce son et ces images… Mais l’intelligence du groupe dépasse ce soir toutes les critiques. Construite pour la scène sur des basses immenses et martelées sur scène par les deux batteries, leur musique est aussi tout un monde, nourri par leur ville, leur engagement et leurs nombreux voyages sur tous les continents. Une expérience unique.

Setlist

Hymn of the Big Wheel
United Snakes
Risingson
Man Next Door
Ritual Spirit
Girl I Love You
Future Proof
Euroschild
Pray For Rain
Angel
Inertia Creeps
Take It There
Safe From Harm
Unfinished sympathy

À lire aussi : notre report des autres concerts de ce deuxième jour de Rock en Seine.

Visuel : (c) Melissa Chemam


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