L’Enfant et la Nuit, de Franck Villard et Olivier Balazuc : un merveilleux conte lyrique pour enfants

5 novembre 2010 Par
Laurent Deburge
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Avec L’Enfant et la Nuit, Franck Villard et Olivier Balazuc signent une œuvre de haut vol, sur le thème mystique de l’affrontement et de la traversée de la nuit comme étapes initiatiques du développement de l’enfant. Ce conte lyrique pour enfants offre une introduction subtile et pédagogique aux grands mythes des Mystères sacrés, ainsi qu’aux langages de la musique et de l’Opéra.

Tous les enfants connaissent, la nuit tombée, la peur du noir et des cauchemars qui les hantent. Le jeune Virgile fait le serment à sa petite sœur de traverser la nuit pour ramener le jour qui permettra de sauver leur mère malade. Dans son parcours, il rencontre diverses figures inquiétantes, qui sont autant d’allégories du Mal sorties des cercles de l’Enfer de Dante : Noctilia, la Reine de la Nuit, double négatif de la mère, obsédée par la quête de son immortalité, Mister W, le chasseur de rêves ou Yorick, le clown suicidaire.
Foisonnant d’idées, le livret de L’Enfant et la Nuit s’inspire explicitement des grands thèmes des œuvres initiatiques occidentales, que ce soit La flute enchantée de Mozart ou le Parsifal de Wagner. Il fourmille également de références littéraires et cinématographiques : de la tradition mystique à la matière des contes de Grimm ou de Perrault et leur traitement dans les dessins animés de Walt Disney.
La merveilleuse musique de Franck Villard a cette qualité rare d’être éminemment dramatique et caractérisée, elle ouvre une voie lyrique qu’on espère féconde.
Mais entrons plus avant dans l’univers de L’Enfant et la Nuit, qui enchantera et fera rire non seulement les plus jeunes mais terrifiera sans doute également leurs aînés.

Une scénographie résolument fantasmagorique
Nous sommes dès l’ouverture plongés dans l’obscurité, effaçant les frontières de la scène et nous immergeant dans la musique. Le pupitre éclairé du Chef d’orchestre sera notre seule veilleuse. Les tintements du Glockenspiel nous introduisent dans un univers onirique, et scintillent comme une traînée d’étoiles phosphorescentes dans le silence nocturne.
Expérience sensuelle et merveilleuse, cénesthésique et baudelairienne : dans ce monde d’illusions et de sensations confuses, les idées se manifestent sous toutes les formes sensibles, sans que l’on puisse précisément en identifier la nature. Etait-ce son, lumière ou parole ? Rien n’est évident, tout est ineffable, trompeur et indéterminé ; tout se mêle dans cette atmosphère fantastique et fantasmagorique qui laisse au spectateur l’impression d’un « souvenir à demi rêvé ».
Pour figurer ce monde du rêve et du désir, la scénographie de Mathias Baudry et Pierre-André Weitz, joue délicieusement sur les effets de clair-obscur, où chaque lueur apparue dans la nuit apporte son lot d’images inquiétantes, d’apparitions fantomatiques et terrifiantes.

Le parcours initiatique de Virgile
Chargé de ramener le jour, Virgile nous guide dans l’odyssée des terreurs nocturnes, incarnées par de sinistres personnages. Dans son parcours initiatique, il va affronter la Nuit, monde de l’enfance et des peurs, pour parvenir à en triompher.
Ayant pour seule obsession de conserver son immarcescible beauté, telle la Reine de La Belle au Bois dormant, Noctilia, Reine de la Nuit, refuse de vieillir et a pour cela proscrit de son royaume le rire, qui ride les visages. Elle retient prisonniers des centaines d’enfants qu’elle torture et terrorise afin d’en recueillir les larmes, dont elle confectionne produits de beauté et élixirs de jeunesse éternelle, à l’aide de son assistant Evariste. Cette Cruella des 101 Dalmatiens, grotesque et terrifiante dans son manteau de fourrure, évoque la célèbre Comtesse hongroise Elizabeth Báthory, qui se baignait dans le sang des jeunes filles pour conserver sa jeunesse.
L’apparition spectrale des enfants détenus, âmes enchaînées dans la géhenne, chantant leur chœur de plaintes inquiétantes, est un moment de frisson esthétique. Noctilia, moderne Phalaris, se délecte de leurs tourments, tout comme l’auditeur, tant l’écriture chorale de Franck Villard est délicate et sensuelle, et la maîtrise de Lausanne merveilleuse d’unité, de précision et de nuances.
Cette Cité des Enfants perdus, à la Caro et Jeunet, atteint des sommets d’épouvante qui feront sans doute davantage trembler les adultes que les enfants, tant ceux-ci sont déjà habitués à la matière horrible qui est l’essence des contes. A cet égard, on recommande particulièrement l’énucléation des enfants à la cuillère d’argent…
Régnant dans leur laboratoire infernal, Noctilia et Evariste, tels des Caligari et Frankenstein mutés en Des Esseintes pervers à la recherche d’une sinistre quintessence, évoluent dans une ambiance de cabaret berlinois, entre décadence et cauchemar.
Le sublime air de Noctilia « Je veux des larmes », devient un duo avec ce « diable » d’Evariste (« Au Diable l’Evariste !» : la maison Balazuc ne recule devant aucun calembour).
« Je veux des larmes, je veux des larmes, elles ont pour moi tant de charmes, c’est le nectar et l’ambroisie… Un mirifique édulcorant pour embellir mon incarnat… C’est d’un substrat de détresse que vient mon éternelle jeunesse… Une perle de pur désespoir… »
Au lyrisme succède un moment comique : la compétition entre Noctilia et Evariste, son acolyte qu’elle voudrait maintenir anonyme. Dans un jeu avec la poursuite (ce projecteur qui permet d’isoler un personnage et de suivre souplement ses mouvements), Noctilia essaie de pousser Evariste hors du champ de lumière, car elle veut garder la gloire de ses découvertes cosmétiques pour elle seule. Et le pauvre Evariste, par ailleurs amoureux malheureux de sa maîtresse, de se désoler : « Me condamner à devenir l’ombre de la Nuit, c’est là me faire jouer un rôle bien obscur… »
Noctilia est le double nocturne de la mère, la Kundry de Parsifal. Le livret montre bien la vraie nature de l’Œdipe qui est d’abord le fantasme du désir de la mère, qui par son érotisme morbide menace l’enfant d’engloutissement dans la Nuit utérine et l’empêche d’accéder un jour, au père.
D’autres rencontres ponctuent la sombre épopée de Virgile. Mister W, le chasseur ayant pour seule obsession d’exterminer tous les rêves, est l’avatar d’un modèle consumériste acharné à réduire toute transcendance (toute allusion à un autre tristement célèbre W ne saurait être que fortuite). Avec son fusil en guise de virilité, il représente un attachement au principe de réalité qui tourne à l’obsession répressive.
Yorick, le clown sinistre, est la part obscure du comédien. S’estimant incapable de faire rire, il aspire à faire fuir tous les spectateurs. Suicidaire, il place l’enfant face à la Mort, et son étrange pulsion émanant du cœur des ténèbres. Si dans l’œuvre de Mozart, Papageno est sauvé de la mort volontaire par les enfants célestes, ici, d’une manière beaucoup plus perfide, c’est Virgile lui-même qui placera le tabouret permettant d’accomplir la pendaison.
Tous ces personnages s’acharnent à faire pleurer l’enfant, dont les larmes sont convoitées par Noctilia, mais Virgile résiste, triomphe de l’épreuve, et le suicide raté de Yorick ramène au contraire les rires et les rêves. En héros wagnérien, jamais Virgile ne pleure, tel Siegfried qui ne connaît jamais la peur, avant de rencontrer la femme, Brunhilde ; tel Parsifal, que rien ne peut détourner de sa quête : ramener le jour et retrouver son père.
On aurait pu souhaiter, pour une meilleure identification, que le rôle de Virgile soit moins monolithique, mais il faut comprendre que les ennemis qu’il rencontre ne sont que les projections de ses propres ténèbres, de ses peurs et de ses fantasmes hypostasiés en figures de cauchemar.
Le livret d’Olivier Balazuc est un texte à l’écriture fine et exigeante qui reste cependant accessible et d’une grande clarté. Il s’adresse à des enfants éveillés n’étant pas réfractaires au fait d’étoffer leur vocabulaire. Il faut saluer cette volonté d’exhausser la jeunesse, en lui donnant la maîtrise des symboles et du langage, la connaissance des mythes permettant de comprendre les œuvres de la civilisation : cette hauteur de vue prend le contrepied des productions débilitantes servies par de trop nombreux spectacles musicaux se voulant populaires et semblant n’avoir pour motivation, comme de nombreux films dits pour enfants, que l’appât du gain. L’œuvre de Franck Villard et d’Olivier Balazuc s’inscrit à bon droit dans le programme de « l’élitisme pour tous » professé par Antoine Vitez, sans pourtant jamais se prendre au sérieux, et sachant avant tout rester drôle et burlesque.

La partition de Franck Villard, une piste pour l’Opéra français.
Chef lyrique ayant notamment été l’assistant de Michel Plasson à Toulouse, Franck Villard connaît ses Massenet, Poulenc, Berlioz ou Offenbach sur le bout des doigts. Si la musique qu’il a composée pour L’Enfant et la Nuit se ressent de cette tradition, son lyrisme assumé fait également appel au singspiel allemand ou à l’expressionnisme d’un Kurt Weill.
Franck Villard élabore une écriture lyrique à la grande force dramatique, extrêmement théâtrale. Expressive et drôle, mouvementée, surprenante, la partition emprunte, sans les imiter, les codes de plusieurs danses, comme le Tango, la Habanera… C’est une variation sur les genres, alternant chant, parole et sprechgesang, et jouant sur les ruptures et les résurgences des thèmes liés aux atmosphères et aux personnages, comme autant de leitmotivs.
Une polyphonie remarquable de subtilité et de douceur, des harmonies exquises où les lignes mélodiques se frôlent et se transforment non sans subir des accidents, font de L’Enfant et la Nuit une œuvre d’une grande beauté, particulièrement agréable à entendre (ce qui est somme toute assez rare dans la musique contemporaine pour être souligné, n’en déplaise aux modernistes de tout poil qui semblent trop souvent persister dans leur horreur du beau). C’est un enchantement permanent.
Notre « coup de chœur », si l’on ose dire, va en particulier à la splendeur des chœurs d’enfants, chantés a capella, qui sont enivrants d’émotion. « Enfant ! Enfant ! », quand Virgile arrive chez Noctilia, ou « Ne m’oublie pas » vers la fin de l’œuvre sont des pures merveilles dont nous défions les spectateurs de pouvoir les écouter sans pleurer. Là où Virgile, notre Enfant solaire, héros, résiste de toutes ses forces, nous ne pouvons nous empêcher de verser notre larme tant l’émotion est grande face à la beauté de cette musique. Sans doute est-ce en vérité le compositeur Franck Villard qui joue le rôle d’une Noctilia enfin triomphante et réconciliée avec le Jour, tant il sait toucher les cordes sensibles de nos âmes par sa musique résolument lumineuse et qui va droit au cœur.
Tout ce que l’on peut souhaiter à Virgile, finalement, c’est qu’il apprenne à pleurer. Intégrer sa part d’ombre, c’est peut-être cela le but d’une initiation réussie : apprivoiser ses fantasmes et ses fantômes, les transfigurer au bout de la nuit, dans une appréhension nuancée du monde, qui ne tranche jamais définitivement entre le clair et l’obscur.

Une œuvre d’art totale
Mariage parfait entre la musique, le texte et la scénographie, tout concourt ici au service d’un seul but : l’authenticité de la démarche artistique. Aucun sacrifice aux effets de mode, aucun mot d’ordre contemporanéiste où il s’agirait à tout prix et de manière formaliste de prendre systématiquement le contre-pied du bon sens et du goût pour faire jeune ou « original ». Tout est ici au service de l’œuvre et de l’expression artistique la plus sincère.
Il faut d’ailleurs ici remercier Victoria Harmandjieva, Directrice artistique et pianiste, d’avoir porté sur les fonts baptismaux, avec Pierre-Alain Brandt et l’équipe de l’association Alter Ego, cette œuvre qui s’annonce indubitablement comme une œuvre de répertoire et dont on souhaite le plus grand rayonnement en France et pourquoi pas à travers les scènes lyriques mondiales.
La première de L’Enfant et la Nuit a été donnée le dimanche 31 octobre 2010, au Théâtre de Vevey, sous la baguette impérieuse et dynamique d’Henri Farge. Tous les interprètes de L’Enfant et la Nuit font preuve d’une aisance scénique aussi remarquable que leurs qualités vocales. Le bonheur de cette production est jubilatoire, tant à la maîtrise vocale s’ajoute l’abattage et la présence des chanteurs : la soprano Sandrine Sutter interprète Noctilia, Marcos Garcia Gutiérrez est Evariste, Andreas Jaeggi est Mister W, et Basile Dragon est le clown Yorick, capable de jongler avec des objets aussi insolites qu’un crâne, un sabre et une bouteille d’eau tout à la fois ! Le jeune Maël Graa interprète Virgile, (en alternance avec Jonas Morin). Rose Egidi est la Petite sœur (en alternance avec Sophia Ianni).
Il est peu d’expériences aussi magiques que celle d’assister à la création mondiale d’une œuvre lyrique. Il ne s’écrit pas des opéras tous les jours, et quand cette création a lieu en Suisse, à Vevey, dans le canton de Vaud, au bord du Lac Léman, la beauté des paysages rencontrés avant d’y arriver donne à l’évènement un caractère d’exception. Plus encore, lorsqu’on a le sentiment d’avoir assisté à une œuvre magistrale, qui donne envie de la réécouter immédiatement afin d’en mémoriser les thèmes, cela relève du privilège. On peut alors s’imaginer, devenu bien vieux, le soir à la chandelle, regardant avec nos petits-enfants L’enfant et la Nuit, leur déclarer, rempli de fierté : « J’y étais ! ».

L’Enfant et la Nuit, conte lyrique pour enfants. Livret et mise en scène d’Olivier Balazuc. Musique de Franck Villard. Direction Musicale Henri Farge. Direction artistique Victoria Harmandjieva. Avec Sandrine Sutter, Marcos Garcia Gutierrez, Andreas Jaeggi, Basile Dragon et la Maîtrise du Conservatoire de Lausanne. Scénographie et costumes : Pierre-André Weitz et Mathias Baudry.

Le 7 novembre 2010 à 17 h au Théatre de Vevey.
Les 17, 18 et 19 décembre 2010 au Théâtre AmStramGram de Genève avant une tournée française.

Interview d’Olivier Balazuc :

Interview – Olivier Balazuc – L’Enfant et la Nuit from Alter Ego on Vimeo.


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