[Live-Report] L’effet synergique de Joshua Redman & Brad Mehldau Duo à la Philharmonie de Paris

16 novembre 2016 Par
Alice Aigrain
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Ce 14 novembre, la salle Pierre Boulez est pleine, le public est arrivé en avance et trépigne d’impatience. Dans l’imposante salle, on se demande comment vont s’imposer les deux virtuoses tant ils semblent noyés dans un espace qui les écrase. Plus de 2000 personnes attendent leur arrivée. Aux premières notes pourtant, la crainte s’efface, l’intimité se crée et le duo transporte le public dans un voyage auditif, avec doigté et subtilité.

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Le duo démarre avec un morceau issu de leur album Nearness : Always August, une composition de Brad Mehldau. Dès le commencement, l’improvisation prend déjà toute sa place. Joshua Redman se lance dans une improvisation qui ose tout. La grille semble disparaitre, la rythmique évolue, les sons se distordent. Son set emmène ailleurs, aux confins du free-jazz parfois, puis dans la plus grande tradition Bop quelques minutes après. Les influences se mélangent, la liberté semble totale. Joshua Redman se meut alors de tout son corps, se contorsionne, tape des pieds, le tout sous les encouragements spontanés de son compère, comme emporté par l’infinité des possibilités que lui offre ce duo. Et lorsque vient le tour de Brad Mehldau d’improviser, la liberté est la même. Son jeu se définit sous les yeux du public, sa technicité singulière se remarque d’autant plus dans ces instants. Le pianiste n’a pas une main gauche qui accompagne un solo de la main droite, mais deux solistes au bout de ses poignets. Chaque main est d’une dextérité égale, d’une inspiration égale. Si par la variété sonore du jeu de Joshua Redman, son instrument semble créer une démultiplication des saxophones sur scène, Brad Mehldau quant à lui semble faire de même par la liberté de sa main gauche. Pourtant à aucun moment l’écoute ne se perd entre les deux musiciens. Ils retombent toujours parfaitement sur leur pied, capable de retrouver l’harmonie initiale à chaque instant.

Joshua Redman et Brad Mehldau semblent avoir toujours été un duo, pourtant il n’en est rien. Tous les deux font parties de la même génération de musiciens qui ont émergés au cours des années quatre-vingt-dix et tous deux ont souvent fait partie des mêmes groupes. L’aventure débute dès 1994 quand Brad Mehldau est engagé par Joshua Redman en 1994 pour son album Moonswing. De ces parcours qui s’entrecroisent, découlent peut-être toute la force de ce duo, qui alterne entre singularité et complicité. Le concert est le reflet de cette complémentarité et de cette confiance mutuelle qui émane des deux jazzmen, et s’il fallait s’en convaincre encore alors il suffisait d’écouter Distance, nouvelle composition de Joshua Redman, qui parle de cette différence qui subsiste même dans la complicité la plus totale. Finalement les morceaux joués alternent entre les compositions du saxophoniste, celle du pianiste et quelques classiques. Ornithology de Charlie Parker clôturera le concert, avant un dernier rappel suite à la persévérance d’un public qui ne semble pas encore prêt à finir son voyage.

Une standing ovation plus tard et les spectateurs abdiquent, les voyages ne sont par définition qu’un moment.

© photo: Weintraub