[Interview] Le « migration blues » d’Eric Bibb : au rythme de l’exode et de l’exil

4 février 2017 Par
Hassina Mechaï
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Le bluesman américain Eric Bibb sortira le 10 mars, l’album « Migration blues ». 15 compositions originales et reprises du classique folk américain. Accompagné de l’harmoniciste français Jean-Jacques Milteau et du multi-instrumentiste canadien Michaël Jerome Browne, Eric Bibb construit un album profond, qui réussit le tour de force de plonger dans la tradition blues la plus brute tout en la reliant aux drames humais actuels. Un mouvement inclusif qui lie et donne comme une résonnance nouvelle à cette musique de la douleur, de l’humanité à marche forcée et de l’exil. Qu’il chante la grande migration durant laquelle des millions d’Afro-Américains ont fui la ségrégation brutale et la misère économique du Sud rural pour les villes industrielles du Nord ou le drame d’un orphelin d’Alep dans un esquif rempli de réfugiés, c’est toujours le blues de l’émigration. Chapeau vissé sur la tête, élégance intemporelle, présence calme, voix grave et paisible, Eric Bibb sort du concert intense et beau qu’il a donné à la Cigale. Qu’il parle musique, humanité ou engagement, tout semble faire lien pour lui. Rencontre avec un grand monsieur.

Migration Blues,  Sortie le 10 mars ( Dixiefrog / Harmonia Mundi)

Comment est né ce projet « Migration blues » ?

Il est la conjonction de plusieurs choses. Je voulais surtout parler de ce qui se passe en ce moment même dans ce monde. Il n’est pas possible d’éviter de parler de ce drame des réfugiés. Où que l’on vive. Je vis en Suède et il y a là aussi de nombreux réfugiés. Je voulais m’engager sur cela. Je ne souhaite pas seulement être un artiste qui divertit. J’ai réalisé que j’étais, moi-aussi, un migrant. Je suis né à New-York mais je vis ailleurs depuis de nombreuses années. Je sais ce que c’est que de vivre dans un autre pays, dans une autre culture, construire une autre vie…

Mais est-ce vraiment la même chose, votre émigration a été choisie…

Effectivement, ce n’est pas la même chose. Les gens partent pour des raisons économiques ou parce que le pays où ils vivent n’est pas en paix. Mais quand j’ai quitté mon pays, c’est parce qu’il devenait pour moi pareil à une grande frustration. Un crève-cœur. J’ai grandi dans la période de la lutte pour les droits civiques. Une époque optimiste. Puis j’ai vu la déception, les rêves s’écrouler ; j’ai quitté mon pays en raison de cette déception aussi. J’étais fatigué du racisme que j’y voyais et je le suis toujours. En partant, je voulais expérimenter qui j’étais vraiment en dehors du contexte de ce racisme américain. J’en avais besoin. Très jeune, j’ai pu voyager à travers l’Europe avec ma famille, j’ai même fêté mes 13 ans à Kiev. J’ai vu le monde. J’ai très vite compris qu’il y avait des alternatives, d’autres perspectives. J’ai vécu 10 ans en Europe, suis reparti vivre 5 ans dans mon pays, suis revenu en Europe, j’ai voyagé en Afrique. J’ai même vécu à Paris, en Finlande. Je me qualifie de citoyen du monde.

Que mettez-vous dans cette expression ?

Cela signifie que je me reconnais dans plusieurs cultures, que je suis bien dans plusieurs lieux. Je n’ai aucun sentiment patriotique exclusif à l’égard d’un seul pays. Le nationalisme est selon moi un anachronisme. Il appartient à une époque où il était peut-être nécessaire. Nous avons désormais besoin de l’inverse.

Qu’est-ce que l’inverse du patriotisme ?

C’est une connexion avec quiconque, tout le monde. Nous sommes des êtres qui appartenons à une seule race, l’humaine. Cette culture nationale de la frontière n’est plus d’aucune aide, utilité désormais. Dans le sens où elle s’oppose même à une pacifique existence. C’est même une question de survie. Nous avons désormais des moyens très efficaces de nous entretuer. La guerre s’étend dans de nombreux pays et tout semble indiquer que cela ira s’empirant. Cet album est aussi pour faire comprendre que nous sommes tous des enfants d’immigrés. Nous sommes tous d’ailleurs. Ces sentiments anti-immigrés, n’avoir aucune empathie pour les réfugiés, tout cela n’est pas naturel. La compassion est la clé et chacun doit voir dans le réfugié un être humain. Il y a un manque de compassion, mais à l’opposé, il y a aussi des gens qui accueillent l’autre. Un de mes amis a ainsi accueilli deux réfugiés afghans qui sont venus jusqu’à Paris en marchant. Rendez-vous compte, en marchant…

Faites-vous un lien entre l’histoire afro-américaine et la crise des réfugiés ?

Absolument, j’établis un lien entre ces deux tragédies. Ces Africains forcés à émigrer, à devenir esclaves. Mais il y a aussi l’histoire méconnue des afro-américains quittant le Sud du pays, les champs de coton pour le Nord du pays. C’est aussi cette histoire à l’intérieur même de l’Amérique que je voulais dire. Ces gens qui quittaient le Sud étaient terrorisés, lynchés, tués. Ils fuyaient vers le Nord. C’est encore une part de l’histoire américaine que le pays a du mal à regarder en face. Car elle est honteuse. La question fondamentale est pourquoi quelqu’un quitte-t-il son foyer ? En raison de la pauvreté, de l’oppression ou de la guerre le plus souvent. Ils fuient pour vivre mieux, pour donner une chance à leurs enfants. C’est la même trajectoire humaine.

Comment observez-vous, depuis la Suède, l’évolution de la société américaine ?

En tant qu’Américain, je vois un pays peuplé de gens biens qui sont en train d’oublier leur propre histoire. Je trouve le degré d’ignorance de notre histoire absolument choquante. Les gens sont anesthésiés par la surabondance des choses, des supermarchés gorgés de nourriture, des télévisions qui déversent les mêmes shows ; tout cela les distrait. Peu de gens ont conscience de comment l’Amérique est devenue ce qu’elle est. Ils regardent l’histoire d’une façon différente . Mais il faut lutter contre la mésinformation ; les gens sont si crédules aussi. Ils ne questionnent plus. Donald Trump parle d’une façon peu cultivé de problèmes pourtant sérieux. Mais les gens aiment sa façon de faire et de dire. Il est facile de leur faire peur alors. Et puis, les gens sont désabusés, voient les politiciens comme des gens avides, menteurs. Les gens sont obsédés aussi par la célébrité et Trump en est une. Je ne sais pas, Trump est un mystère pour moi. Mais je ne veux pas lui donner trop de publicité (sourire)

Comment avez-vous sélectionné les différentes chansons de votre nouvel album ?

L’inspiration à l’écriture de ces nouvelles chansons s’est faite surtout quand j’ai bien compris que ma base musicale, mon univers appartiennent à la chanson folk américaine, au blues aussi. C’est la musique parfaite pour raconter l’histoire des gens qui bougent sans cesse, qui cherchent un endroit où être eux-mêmes. Cette musique est comme la bande originale de mon histoire aussi. Quand j’ai trouvé le titre « Migration blues », j’ai compris alors le lien entre cette musique que j’aime, mon histoire afro-américaine et les gens partout dans le monde qui vivent l’exil et le départ constant. Faire le lien entre l’histoire afro-américaine et la crise des réfugiés a été la clé pour écrire la musique, les chansons …

Mais est-ce que seul le blues peut dire l’exil ? Un autre style musical ne le pourrait-il pas ?

Le blues pour moi est comme la matrice de tout ; comme un parapluie qui inclurait sous son ombre le jazz, le gospel, le rock. Certaines chansons dans mon album sont un gospel aussi. Je ne sépare pas ces genres d’ailleurs, le blues, le jazz, le gospel, tout cela est au final de la folk qui plonge dans la culture afro-américaine. Et c’est devenu un langage universel qui aurait commencé dans le Sud américain. Désormais tout le monde comprend cette musique universelle. C’est un don merveilleux né dans un contexte précis et qui est partout désormais. C’est d’ailleurs toute la beauté de cette musique.

Qu’ont apporté Jean-Jacques Milteau et Michaël Jerome Brown à cet album ?

D’abord ce sont des musiciens incroyables. Ils parlent le blues. Jean-Jacques est un « connaisseur » (en français dans le texte ndlr) de cette culture et Michaël aussi. Ils ont en commun ce langage que je voulais voir transparaître dans cet album. Ils sont aussi conscients, et cela était fondamental pour moi, du drame des réfugiés. Ce sont des êtres humains en empathie et compassion.  Ils ont apporté leur cœur aussi bien que leur talent. On ne peut faire semblant d’ailleurs. Raconter l’histoire des réfugiés se fait avec le cœur sinon ce serait une sorte « pastiche » (de nouveau en français dans le texte ndlr). Ils étaient parfaits. Il y avait une symbiose pendant l’enregistrement.

Vous reprenez Masters of war de Bob Dylan. Qui sont-ils, selon vous, ces maîtres de la guerre ?

Oulala (rires)…Vous les trouvez partout. Ceux qui font de l’argent avec des armes, qui font de l’argent sur la mort. Rien de nouveau, c’est même une vieille histoire. Je ne comprends pas comment on peut être ainsi, construire quelque chose dont la seule « raison d’être » (in french) est de couper les jambes d’un enfant. C’est au-delà de ce que je comprends. Mais c’est une réalité. Le seul moyen de combattre cette mentalité atroce est de l’affronter en face. Ne pas se dire qu’on a une belle vie, et que pendant ce temps le pays où je vis, où je paye des taxes est en train de détruire un autre pays. Alepp est une des plus vieilles citées au monde ; elle est désormais poussière et cendres. Comment le monde n’a-t-il pas hurlé « Stop ! ». Comment ? Si cette tragédie avait eu lieu en Europe, on aurait pris des mesures. Je pense qu’il y a eu dans cette histoire des éléments de racisme : des gens un peu plus bronzés, un peu arabes, un peu musulmans…

Vous reprenez-aussi Woody Guthrie , « This land is your land », un protest song très puissant…

J’ai grandi avec cette musique, c’est toute mon enfance. Leadbelly, Woody Guthrie, Pete Seeger, Odetta. C’est une des chansons folk les plus connues. Guthrie était un prophète à mes yeux. Il était un militant des droits syndicaux, pour le droit des femmes, des droits civiques. Dire que « ce pays est ton pays » est un message puissant, encore maintenant. C’est un message critique contre « the big money » ; il disait « nous avons construit ce pays avec notre sueur et notre sang et nous n’allons pas laisser ces gens nous le prendre ». Il est une figure aussi importante que Joe Hill (syndicaliste américain du XIX-XXeme siècle, auteur de chansons, exécuté à la suite d’un procès controversé pour meurtre ndlr).

Comprenez-vous votre métier d’artiste comme impliquant des devoirs politiques ?

J’ai grandi avec des gens très politisés, très impliqués. Des activistes, et des musiciens aussi. Tout cela est comme lié dans mon ADN. Je continue simplement cette vision dans laquelle j’ai grandi. Mon parrain, Paul Robeson (chanteur, écrivain activiste ndlr), était un visionnaire. Mes parents, leurs amis étaient des gens qui croyaient que le monde pouvait être meilleur mais seulement si chacun prend sa part, agit. Je ne crois pas à l’action par le politique. Je pense que tout est à la mesure de chacun ; à chacun d’agir en vérité et courage. Toujours. Nous devons agir pour le bien de chacun. Si ce n’est pas bon pour quelqu’un alors ce n’est pas bon du tout. Toute action doit aider. Car nous sommes tous liés, plus que nous le croyons. Tout est fait pour nous distraire de notre seule responsabilité : travailler ensemble. Voilà pourquoi il y a un nouveau nationalisme qui croît dans le monde. Certains y ont intérêt et jouent de ces tensions : Juifs, Musulmans, Chrétiens s’opposant. Le monde se meurt de ce tribalisme. Les musiciens créent du lien encore, ils peuvent faire comprendre que nous sommes uns. Cela peut sembler un cliché, ou romantique, mais c’est la seule réalité qui pourra nous sauver…


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