Le « feel harmony » d’Avishaï Cohen

27 février 2016 Par Hassina Mechaï | 1 commentaire

Sur le papier à « dessein », l’idée était belle : jouer son répertoire jazz accompagné d’un orchestre symphonique. Mais sur le papier à musique, l’idée était périlleuse aussi. Car en effet, comment faire cohabiter, sans heurt, le jazz si volontairement déstructuré dans son improvisation avec la musique symphonique si minutieusement structurée dans son interprétation ? Pourtant, à la Philharmonie de Paris, au milieu de musiciens classiques en formation complète, le contrebassiste de jazz Avishaï Cohen a tenté et réussi cette fusion musicale. Un concert tout simplement mémorable…

Ils étaient venus nombreux, ce soir-là. Si nombreux que la belle et grande salle de la Philharmonie, à l’acoustique pleine, s’est vite trouvée entièrement remplie. Complet pour ce premier concert de la carte blanche offerte à Avishaï Cohen. Trois concerts ont en effet été programmés: le premier en version symphonique, le second en version sextet et enfin le dernier en version flamenca. Un week-end entier avec le contrebassiste et compositeur israélien, le temps de révéler les facettes de son évident talent de mélodiste.

L’orchestre d’une trentaine de musiciens était ressemblé sous la direction de l’excellent Bastien Stil. Composé, entre autres, d’un harpiste, de violonistes, altos, clarinettes, hautbois, cor anglais, il a offert toute une palette de sons et harmonies mise au service des compositions jazz originales. Dès l’ouverture la note semblait donnée : elle serait symphonique et lyrique. L’orchestre interpréta en guise de mise en écoute Hayo Hayta de l’album Almah.

Mais Avishaï Cohen, le pianiste Omri Or et le percussionniste Itamar Doari se joindront vite à l’ensemble orchestral pour déployer un fabuleux concert de funambules.Les classiques de l’artiste furent ainsi revisités sur le mode orchestral : les très rythmés Arab Medley ou Song for my Brother emballèrent la salle. Les ladinos Puncha Puncha ou Morenika, en passant par l’hébraïque Shnei Shoshanim (two roses) l’émurent. Les si jazzy Seven Seas ou Alon Basela finirent même, discrètement, par en faire danser certains. Tout le répertoire du musicien israélien mit, le temps d’un soir, ses orchestraux atours.

Le symphonique put parfois dominer seul. Mais il alterna aussi, en harmonie, avec des plages d’orchestration jazz. Enfin le seul jazz, porté par le trio contrebasse-piano-percussions, se tailla aussi une belle part. Ainsi le superbe Remembering fut l’occasion d’une interprétation frisant la perfection d’émotion. Ce morceau, essence et esprit de la mélancolie prodigieusement captés et retranscrits en notes, fut dédié par le musicien israélien aux victimes des attentats de novembre. La reprise, faut-il dire la réinvention d’Alfonsina el Mar de l’argentine Mercedes Sosa, chantée en solo avec sa seule contrebasse, vint enfin clore le concert. La voix de l’artiste israélien, au timbre si reconnaissable, fit aussi beaucoup dans l’éclat de ce concert.

Chacun des trois musiciens jazz put aussi, dans la pure tradition du jazz, improviser sur de longues plages. Itamar Doari offrit ainsi deux superbes espaces de pures percussions et rythmes. Omri Mor finit littéralement par jouer de son piano debout, pris qu’il était dans une improvisation enfiévrée. Avishaï Cohen, évidemment, offrit aussi de ces espaces libres et magistralement menés, avec aussi quelques élucubrations humoristiques, s’amusant parfois de sa contrebasse comme d’un instrument à percussions. Faire cohabiter tranquillement, naturellement, un solo de darbouka nord-africaine avec les envolées lyriques d’un orchestre, seul quelqu’un de très peu attaché aux étiquettes musicales pouvait se le permettre.

A chaque solo ou trio des musiciens jazz, on pouvait saisir çà et là le regard intéressé et parfois intrigué des musiciens classiques. Lors de certains morceaux, on put même surprendre le harpiste dodeliner du chef en rythme ou encore les violonistes pencher la tête pour mieux saisir le jeu du contrebassiste. Quand le premier violon fut invité à la fin du concert à reprendre, aux côtés d’Avishaï Cohen, le latin Para El Monte Me Voy, l’orchestre ne fut que sourires appréciateurs devant le son très « grappellicien » que le violoniste tira de son instrument. Belle mise en abîme de musiciens observant d’autres musiciens jouer…

Trois rappels, autant de standing ovations d’une salle qui ne se décidait pas à partir, dire qu’Avishaï Cohen a réussi son pari serait encore en-deçà de la vérité de ce soir-là. Et à observer son parcours, on se dit qu’il fut bon l’appel artistique qui décida le jeune israélien, alors âgé de 22 ans, à quitter son pays natal pour se frotter, se patiner aux clubs de jazz de New-York. Depuis, découvert par la pianiste Chick Correa, accompagnant des univers aussi différents que ceux de Herbie Hancock, Brad Mehldau ou encore Bobby McFerrin, signant des albums toujours plus aboutis dans l’excellence, le surdoué n’en finit pas d’étonner. Lors du concert, il avouera n’avoir jamais voulu qu’ « être bon » dans son art. Objectif atteint et pour tout dire amplement dépassé…

Visuel : CC BY 3.0


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