[Live report] Jowee Omicil vous aime et vous allez l’aimer

16 mai 2017 Par
Sarah Lapied
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Dans le cadre du festival « Jazz à Saint-Germain-des-Prés » du 11 au 22 mai 2017, l’artiste d’origine haïtienne et natif de Montréal Jowee Omicil est venu, le 15 mai, vous « basher » et vous retourner les oreilles, mais ne vous en faites pas, ça ne fait pas mal : bien au contraire.

Jowee Omicil n’a pas besoin de l’aide des muses de Dagnan-Bouveret, qui ornent le fond du prestigieux amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, pour trouver l’inspiration, ni de celle d’Apollon pour répandre l’harmonie. L’un comme l’autre lui sont naturels. Son nouvel album, Let’s BasH, sorti le 14 avril, est un cri du cœur et du corps, un appel à la sensualité et à la joie. Sur scène, la musique se fait spectacle, et le musicien aux multiples instruments passe d’une transe à une autre : de vibrant, sautant, hurlant, son corps s’abandonne aux applaudissements du public lorsque le son s’arrête. Omicil est un électron libre qui ne tient pas en place, et la minuscule estrade de l’amphithéâtre est bien trop exiguë pour contenir son énergie : le voilà assis à deux rangs devant nous, au milieu du public, en admiration devant le talent de ses propres musiciens ; quelques minutes plus tard, il surplombe la salle, en équilibre précaire sur une balustrade, et se moque dans un éclat de rire du public qui peine à suivre le rythme. Il n’est entouré que d’un piano, d’une basse et d’une batterie, mais c’est une fanfare que l’on croirait parfois entendre, tant le son circule dans l’espace et le remplit. Les spectateurs sont invités – « obligés » même, de la même façon qu’on est « obligé d’aimer » – à chanter, à crier ce mot d’ordre, « BasH ! », qui exprime l’amour de manière aussi instinctive qu’un baiser.

Dans ce joyeux cocon, difficile de déterminer la part de l’écrit et celle de l’improvisé tant chaque note semble spontanée. La musique d’Omicil est un processus de création permanent auquel chacun des musiciens assiste et prend part en même temps. Lorsque le batteur trouve le parfait équilibre dans le rythme qui permettra au piano de succéder au saxophone sans heurter l’harmonie du morceau, Jowee Omicil, sans cesse à l’écoute, porte la main à son cœur en le regardant dans les yeux, et toute la salle résonne du « merci » qui n’a pas été prononcé. Omicil et ses musiciens – virtuoses, il faut le reconnaître – sont l’incarnation même de l’esprit du jazz, directement hérité d’une tradition orale qui refuse le carcan de la partition, mais qui ne peut, de ce fait, se jouer sans prêter l’oreille à chacun des chants qui s’élèvent. C’est la condition nécessaire de la justesse, qui demeure pendant toute la durée du concert. Omicil réussit la prouesse de rendre généreux un jazz parfois très technique, pointu, et d’en faire un langage universel, aussi naturel que la voix.

A l’image d’une folie qui tranche avec le sérieux et la rigueur du temple du classicisme qu’est la Sorbonne, la performance est une ode au mélange et à la transgression. Alors que l’auditoire croit entendre le début de ce qui ressemble à un standard de blues revisité, Omicil entame l’air du « Pont d’Avignon », déclenchant l’hilarité générale. Chaque morceau est composé de plusieurs phases qui sont autant de voyages d’un univers à un autre, tous liés par la volupté du jazz. « Let’s BasH » est une redécouverte du genre et la preuve que les frontières ne sont faites que pour être franchies.

[Le 12 mai, nous sommes aussi allés écouter Baptiste Trotignon à l’église Saint-Germain-des-Prés.]