[Interview] Cyrille Aimée : on the sunny side of jazz

5 février 2016 Par Mathias Daval | 0 commentaires

Après une demi-douzaine d’albums depuis 2009, Cyrille Aimée a véritablement émergé sur la scène jazz française avec It’s a Good Day, paru en 2014 chez Mack Avenue Records. La jeune chanteuse vit à Brooklyn, et nous l’avons rencontrée à l’occasion de son passage en France pour la sortie de son nouvel opus, Let’s Get Lost.

Quand avez-vous pris conscience que vous vouliez devenir chanteuse ?

Cyrille Aimée : Je sais que je veux faire ce métier depuis que j’ai quatorze ans ! Ayant grandi à Samois [la ville de Django Reinhardt, NDLR], j’ai été en contact avec la musique manouche depuis toute petite. Mais tout est venu de mes rencontres avec les gens du coin. Au début, j’étais juste fascinée par la culture manouche, la langue, et la façon dont la musique est entièrement liée à un certain mode de vie. C’est une musique de liberté, du moment présent. Je suis tombée amoureuse de son sens de l’improvisation. Au début, j’apprenais la guitare auprès d’un manouche, et en échange je lui apprenais à lire ! Un jour son grand-père m’a demandé de chanter une chanson devant toute la famille. C’est en voyant les sourires, l’émotion partagée, que j’ai décidé que ce que je voulais faire, c’était chanter !

Y a-t-il eu un moment où vous avez senti votre carrière basculer professionnellement ?

C. A. : Pas vraiment un moment, mais une série d’étapes. Même la Star Ac [Cyrille a été sélectionnée pour la finale de la Star Academy 4, et a renoncé à continuer, refusant certaines contraintes de la production, NDLR] m’a donné un coup de boost au moral ! Et j’ai énormément appris de tous les concours où j’ai échoué. Mais c’est vrai que remporter le premier prix du concours de Montreux, en 2007, a été une aide énorme. J’ai pu sortir mon premier album grâce à cela, et ça m’a servi de carte de visite, ça m’a ouvert des portes.

Comment en êtes-vous arrivée à vivre depuis dix ans aux États-Unis ?

C. A. : Avant de me rendre aux États-Unis, après la fac, je suis allée vivre en République dominicaine. Je connaissais un pianiste là-bas chez qui je pouvais habiter. Pendant un an et demi, j’avais jusqu’à huit concerts par semaine. Il faut dire que j’étais la seule chanteuse de jazz de toute l’île ! Mais j’ai vite eu besoin d’apprendre, de multiplier les rencontres musicales… Alors je me suis inscrite à la SUNY Purchase University, dont la formation dure quatre ans. Et finalement j’ai adoré la vie là-bas, je suis restée à New York.

Vous trouvez que la mentalité est différente là-bas, musicalement parlant ?

C. A. : Très différente ! Le jazz en France se veut souvent intello, alors que pour moi c’est vraiment la musique du peuple et de l’instant présent. Mais surtout, à New York, les musiciens s’écoutent les uns les autres, ils vont dans les clubs voir les concerts des potes. C’est beaucoup plus communautaire. Et puis comme il n’y a pas de système d’intermittence là-bas, il faut se battre en permanence… Si tu ne chantes pas, tu ne manges pas !

Le jazz a parfois une connotation un peu négative, surtout auprès des jeunes, il y a un côté élitiste… Je suis rentré dans le jazz exactement à l’inverse de ça : pour moi, les débuts ce n’était pas le Conservatoire, mais jouer pieds nus autour d’un feu de camp ! Et on jouait pour tout le monde, les vieux, les enfants…

Y a-t-il des musiciens dans votre famille ?

C. A. : Mes parents ne sont pas musiciens, mais ils adorent la musique, et surtout ils adorent danser ! J’ai hérité de ça. J’aime la musique d’abord parce que j’aime la danser. Et puis ma seconde famille, ça a été très vite les manouches. Au début ce n’est pas leur musique qui m’a le plus frappé, mais leur singularité, leur authenticité. Ils ne sont pas formatés par l’école. Même si je ne vis plus en France, ils ne sont pas loin, et quand je vais à Samois, je dors dans la caravane de mon meilleur ami. J’écoute toujours avec plaisir la musique manouche, je suis assez fan des Doigts de l’homme, ou encore du disque de Biréli Lagrène et Sylvain Luc [« Duet »]. Il y a une communauté de joueurs de manouche à New York, mais c’est souvent un peu triste, ils ne sont pas vraiment connectés à cette énergie qui existe en France, ils ne connaissent pas l’histoire du jazz. Certains pensent qu’il s’agit juste de faire des notes très vite. Alors que c’est d’abord une question de musicalité. C’est pour ça que j’adore jouer avec Adrien [Moignard], il a une sensibilité musicale incroyable.

Dans Let’s Get Lost, on retrouve une croisée d’influences musicales : gypsy jazz, swing, pop…

C. A. : C’est un album qui mêle plusieurs styles, mais je voulais avant tout trouver mon son à moi. Avec « It’s a Good Day », déjà, j’avais eu l’envie d’associer trois jeux de guitare complètement différents, brésilienne, manouche et jazz, avec un gros travail d’entrelacement des instruments. « Let’s Get Lost » a été réalisé par le même groupe, mais la différence c’est qu’on avait joué ensemble pendant deux ans non-stop sur la route. On est devenu une famille. Quand on est entrés en studio, on a pu se concentrer sur l’ambiance et le « message » des morceaux, car on se connaissait déjà très bien musicalement. Les squelettes des chansons, le groove et les arrangements, ça a été un travail de Michael [Valeanu] et moi. Et puis on a peaufiné le reste tous ensemble. Pour « T’es beau tu sais », par exemple, on voulait un cover en français. C’est Michael qui m’a parlé de cette chanson de Piaf, et j’ai adoré les paroles. La version originale est très rubato, et on lui donné un côté boléro plus rythmé. « Estrellitas y duendes » est un hommage à la musique dominicaine, celle de Juan Luis Guerra…

Comme dans It’s a Good Day, il y a d’ailleurs dans l’album une forte présence du scat.

C. A. : Oui ! Quand j’étais jeune et que j’écoutais Django 24h sur 24, j’ai commencé par mémoriser ses solos et ceux de Grappelli. Et puis on m’a offert un coffret de 4 CD d’Ella Fitzgerald : j’ai appris chaque note par cœur ! Je suis tombée amoureuse de son scat, elle reste pour moi la meilleure. Je voulais faire la même chose, mais j’avais besoin de technique, bien entendu, au début c’était un désastre ! Alors je me suis mise à bosser, notamment quand j’étais à la Purchase University. Mais je me suis rendue compte que 90% du travail, c’est d’abord de retrouver le sens de l’amusement. Et surtout ne pas se laisser bloquer dans le mental.

Comment Matt Simons s’est-il retrouvé à faire la deuxième voix sur le morceau « Each Day » ?

C. A. : On était à la fac ensemble, et on est restés amis ! Il jouait du saxophone à l’époque, c’était un super jazzman. A l’été 2007, on est partis avec quatre autres potes américains pour un périple en autostop en Europe, à dormir sur les bancs et jouer dans la rue, pendant un mois… C’était l’été où j’ai gagné Montreux, et je suis arrivée là-bas habillée comme une clocharde (rires). Après la fac, on a tous habité ensemble à Brooklyn. Maintenant Matt est devenu chanteur, et c’est un super compositeur. L’année dernière il a été numéro deux de ventes de singles en France derrière Adele, il est en train de devenir une méga star. Mais on s’est toujours dit que le plus important, c’est de rester fidèle à soi-même. Et ne jamais oublier pourquoi on fait ce qu’on fait : pour s’amuser !

Cyrille Aimée, « Let’s Get Lost », Mack Avenue Records, sortie le 5 février 2016.

En concert à Paris au New Morning le 8 avril 2016.

Photos : © Colville W. Heskey


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