Bibb et Milteau : Retour fantasmatique vers l’origine du blues

2 mars 2017 Par
Emmanuel Niddam
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Alors qu’Eric Bibb sortira le 10 mars Migration Blues ( Voir notre interview) il ne faut  pas oublier de rendre justice à Eric Bibb et Jean-Jacques Milteau d’avoir réalisé en 2015 un objet d’art autour de la figure tutélaire du Blues qu’est Lead Belly. Dans une démarche d’archéologues au présent, ces deux virtuoses ont publié un disque époustouflant de force et de sincérité : Lead Belly’s Gold.

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Réunissant des morceaux joués en live, et quelques morceaux enregistrés en studio, Bibb et Milteau ont décidé d’offrir au public un témoignage de filiation envers Lead Belly. Dans un livret très complet réalisé avec un soin remarquable, ceux qui ignoraient ce nom découvrent l’histoire d’un pionnier de la musique blues, roulant sa bosse d’un coin à l’autre de l’Amérique. Les chansons que Belly enregistra dans les années 30 sont considérées les siennes. Pourtant, l’origine précise d’une grande part de ces classiques reste inconnue : née dans une famille noire de Virginie, une chanson a pu traverser le temps et les espaces pour se retrouver un jour figée sur du vinyle à Chicago.

Que veulent Milteau et Bibb ? Pourquoi mettent ils tant d’énergie et de classe à construire un mausolée pour ce Belly, avouons le, peu connu du grand public ? Par moment, on croit les entendre à la recherche d’une origine, d’une source, du point de départ dont le temps nous éloigne inéluctablement. Quelle est l’étincelle qui a allumé le feu du blues ? Est-ce la souffrance de la séparation ? la violence quotidienne ? Ou alors déjà, une autre recherche de l’origine perdue, africaine celle-là, la terre mère quittée à jamais ?

Nous avions eu la chance d’entendre Bibb évoquer le berceau de l’humanité dans un jeu de duettiste aussi talentueux que joyeux sur les planches du Festival Jazz Sous Les Pommiers de 2016 avec Habib Koité.

La recherche de l’origine, par exemple, par cette folle tentative de faire retour sur un titre qui fit chavirer la culture dans les années 90. “My Girl, My Girl, Don’t Lie To Me” hurlait Kirt Cobain dans une flamboyance mélancolique, faisant céder les portes de toutes les chapelles musicales. L’origine du cri désespéré du génial leader de Nirvana se situe dans un blues plus simple, moins flamboyant. Passant de l’exaltation d’un moi en souffrance vers le blues véritable du manque, Milteau et Bibb nous font entendre le blues originel de cette chanson attribuée à Lead Belly.

D’autres titres défilent, connus ou moins connus, certains proposés par Eric Bibb lui-même. A chaque fois une recherche de pureté est à l’oeuvre. Les solos de Milteau sont surprenant, édifiants et transportants, sans qu’il n’en fasse jamais trop. Du si connu House of Rising Sun au Pick a Ball of Cotton, les deux artistes rivalisent de sobriété pour offrir l’espace au son pur de la guitare, à la nudité de la voix, à l’ingéniosité du solo.

Ces deux artistes admirables jouent la faille et le manque, ce manque qui fait qu’il y a de la place pour l’autre dans la culture : le blues véritable, sans lequel la liberté est une aliénation. Sans doute aujourd’hui est-il devenu urgent de dire au monde que le blues est un rappel à l’ordre, une plainte qui définit l’humain. Aujourd’hui plus que jamais nous avons besoin du blues pour que nos amériques ne deviennent pas des dictatures.
Vive Milteau, Vive Bibb, Vive le Blues !

Lead Belly’S Gold
Date de sortie d’origine: 1 février 2015
Label: Dixie Frog