Avishaï Cohen : La vraie définition du jazz est qu’il n’y a pas de définition

2 octobre 2017 Par
Hassina Mechaï
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Le contrebassiste israélien revient avec un album, 1970. Comme il n’est jamais là où on croit l’avoir laissé, cet album contient des morceaux chantés par lui, entre soul, black music et funk. « No jazz at all ». Un virage étonnant, une bifurcation totale et pourtant aussi une fidélité à ce qu’il est, dans cette même rupture.Rencontre.


Avishaï Cohen est ombrageux avec sa musique. Cela se voit et surtout s’entend. Il faut avoir écouté attentivement, réellement ses albums. Il ne demande pas qu’on aime, il exige simplement qu’on fasse attention. Sourcilleux jusqu’au détail. Un léger journaliste qui l’aura confondu avec son homonyme trompettiste new-yorkais ou aura parlé d’influences ladinos inexistantes pourtant dans cet album 1970 se souviendra sans doute longtemps du froncement impérieux de sourcil du contrebassiste israélien. Mais une fois qu’on aura montré pattes blanches, écoute attentive et connaissance de sa musique, le sourire est là, franc et sincère. La parole structurée, l’esprit vif et reconnaissant, la volonté de partage indéniable. Nul n’entre dans l’univers d’Avishaï Cohen s’il se montre inconséquent à sa musique. Quiconque peut s’y trouver accueilli s’il a fait l’effort de comprendre. En cela Avishaï Cohen est un artiste. Jaloux et protecteur de son travail, généreux et empathique aussi. Nous le rencontrons un jour à Montmartre, peu avant la sortie de son album. Il se pose, léger et attentif, un peu crispé pendant 5 minutes (l’ombre de l’effet colère du précédent journaliste sans doute), puis la parole se dévide. Il parle de ses influences, de cet album de chansons où il pose sa voix si particulière, métallique et vibrante aussi, de la musique qui est comme une respiration, une connexion à lui, aux autres, à un ailleurs qu’il ne nomme pas et cela lui appartient d’ailleurs. Cet album nouveau, 1970, désarçonnera les afficionados du musicien israélien. Mais puisqu’ils sont afficionados, ils sauront et s’attendront à être décontenancés. Pour les autres, ceux qui ignorent encore cet ovni inclassable et iconoclaste, 1970 constitue une belle porte d’entrée dans son univers à la fois pointu et accessible.

Vous êtes très attentif au titre de vos albums et chansons. Pourquoi ce titre 1970 ? Au-delà du fait que c’est l’année de votre naissance, qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce une nouvelle naissance ?
Peut-être. En tout cas, c’est une belle façon de considérer les choses. Parfois, on en sait pas vraiment pourquoi on choisit les choses mais on sait qu’il y a derrière ce choix plus qu’on ne croit. De fait, depuis que je suis né, j’ai baigné et ai donc été influencé par ces sons des années 70. Ces influences ont fait ce que je suis et ce que la musique est.
Parmi ces influences des années 70, Jaco Pastorius évidemment, très important pour vous…
Il est une grande influence pour moi. Quand j’ai commencé à jouer de la basse, je me suis procuré un album de lui, album que j’ai beaucoup écouté. Cet album et Jaco Pastorius en général a totalement changé ma vision des choses, de la musique en général. Il a été primordial dans le domaine du jazz-rock. A travers la basse, il a révolutionné tant de choses. Il est dans cet album mais de toute façon il est dans tous mes albums. Lui et Bach sont partout car ils sont en moi.
Vous chantez sur tous les morceaux dans cet album. Êtes-vous désormais un chanteur assumé, totalement ?
J’ai commencé la musique en jouant simplement d’instruments mais je chantais pour moi-même. Puis j’ai commencé à chanter un peu lors de mes concerts mais cela s’est fait doucement et naturellement. J’étais un musicien qui ne chantait pas jusqu’à ce qu’il commence à chanter. Ce qui est à noter est que j’ai commencé assez tard. Je suis désormais toutes ces choses, auteur, compositeur, interprète, musicien. Rien n’est dissociable. La différence entre cet album et les précédents est que j’ai fait là un album de chansons, je suis un chanteur aussi.
Vous ne vous cachez plus derrière votre contrebasse pour chanter ?
Non effectivement. Mais je peux toujours chanter et jouer de la contrebasse en même temps (sourire). Je ne veux en rien me cacher de toute façon et je n’ai certainement pas chanté en m’excusant. Je chante sur tout cet album, et clairement, par cet album, je dis que je suis un chanteur. Pas seulement parce que c’est un besoin pour moi, mais parce que mon chemin artistique me mène là. Disons que c’est là une déclaration, en un sens. Je sais que le public est plus habitué à me voir interprété des morceaux instrumentaux, mais comme je l’ai dit, je chante depuis toujours. Puis, durant mes concerts, il y a cette demande du public pour que je chante. Pour ceux qui ne connaissent pas ma musique, ils penseront sans doute que je suis un chanteur. Le principal est que je me suis autorisé toute la liberté pour créer, je l’ai mis en lumière et cela est très important.
La couleur et la tonalité de cet album est moins jazz que soul et funk. Ce sont aussi vos influences ?
Ce n’est pas un album de Jazz. Effectivement, la tonalité est funk, soul. C’est très éclectique de fait, mais dans le même temps, c’est un retour au seventies, à la musique noire américaine. Mes influences et goûts personnels, Bill Withers, Stevie Wonder, Marvin Gay, Ray Charles, des gens comme cela que j’adore. Aussi la plupart de mes albums de chansons préférés viennent de là, de ces chansons soul. Elles m’ont fait aussi, tout comme pour le jazz m’ont fait des gens comme Coltrane Miles Davis, Thélonius Monk.
Vous semblez là encore fuir tout code et réinventer votre musique…
Je ne veux jamais me reposer sur ce que j’ai déjà fait. Je ne veux pas me dire « cela est bon, je vais le refaire encore ». C’est la mort pour moi. Habituellement, peu importe le succès ou l’aboutissement de l’album que j’ai pu faire, après cela je dois aller ailleurs, explorer autre chose. Le virage artistique n’a pas besoin d’être drastique. Là, cependant, cet album est très différent de ce que j’ai fait auparavant, à cause de ma voix posée nettement sur tous les morceaux. Mais je reste un musicien instrumental. J’y joue aussi des plages d’instrumental, d’improvisations totales.
Il y a des improvisations ? Je ne les ai pas notées…
C’est bien, c’est mieux même que vous ne les ayez pas vues. J’improvise sur ma contrebasse, au piano aussi. J’improvise beaucoup plus sur cet album que sur mes autres albums résolument jazz. Mais c’est bon signe que vous n’ayez pas noté tout cela, car ce n’est pas ce que je voulais mettre en avant. C’est un album de chansons mais que même, cet habillage instrumental demeure.
Avec ces chemins de traverse et bifurcations que vous prenez sans cesse, comment le monde du jazz, très puriste vous voit-il ? Ou peut-être ne vous en souciez-vous pas ?
Je me soucie de tout, je suis humain. Si vous faites des choses qui influencent les gens, que cela les perturbent ou les interrogent, alors c’est là et ils se l’approprient en un sens. Puis, ce que je fais peut désorienter des gens qui au fond projettent sur moi leurs propres préoccupations. Cela ne me regarde pas. C’est là un sentiment d’insécurité et de déstabilisation qui ne tient pas à moi. Certains veulent du connu, du rebattu, ils veulent retourner « à la maison ». Mon but et mon devoir est de toujours faire ce que je sais faire aussi brillamment que je peux, même si c’est très différent, je veux que ce soit toujours très bon. C’est cela mon travail et ce qui me guide. Si on me dit « cet album n’est pas bon », je peux argumenter et discuter. Mais si on me dit « cet album n’est pas du jazz », qui a dit que je ne devais faire que du jazz ? (sourire). C’est de la musique, je suis musicien. Je n’ai pas peur du rejet avec cet album. Car ce rejet ne me concerne pas mais concerne la personne qui rejette et ses attentes projetées sur moi et mon travail. Je ne peux pas faire ce que les gens attendent de moi, sinon je ne serais pas un artiste. Je n’ai jamais demandé à être qualifié de « musicien de jazz », même si je n’ai pas de problème avec le fait d’être associé à l’univers du jazz. Ce qui me pose problème est d’y être enfermé. La vraie définition du jazz, s’il doit y en avoir une, est qu’il n’y a justement pas de définition. Le Jazz est exactement ce qui n’a pas été fait encore. C’est « the next thing ». C’est l’inconnu. Ce qu’on ne voit pas encore, ce qui n’est pas exploré encore. Nous ne le voyons qu’une fois que c’est fait. Le Jazz est devenu une notion préconçue, avec des jugements définitifs, « ceci est du jazz », « cela n’en est pas ». Nous ne savons pas, c’est tout ce que nous savons…Il faut rester ouvert et libre.
Avez-vous peur d’être enfermé dans une définition ?
Non parce que je ne suis pas enfermé (rires). Je ne l’ai jamais été et ne peux l’être. J’ai peur des pensées des autres qui veulent m’assigner une place artistique et m’y enfermer. Mais je suis comme un oiseau en cage qui finit toujours par s’envoler. Mais je deviens triste et déçu quand je vois les gens s’enfermer eux-mêmes en voulant enfermer les autres.
Cette idée de liberté dans l’enfermement à fuir traverse vos chansons. L’une des plus emblématiques (et plus belles à mon sens) Alon Basela, parle d’un chêne implanté dans une pierre…
Le chêne est un arbre fort qui vit dans ce confinement de pierre. C’est une image héroïque, romantique et belle aussi. Cela suggère beaucoup de choses. Mais pour moi cela signifie que je suis suffisamment implanté, enraciné, pour m’étendre et explorer l’ailleurs.
Tous vos concerts en France marquent une étonnante complicité et symbiose avec le public. Est-ce spécifique à la France ou habituel ?
Je ne veux pas paraître arrogant et je le dis de façon très simple. J’ai cette impression de connexion avec tous les publics qui viennent me voir. Evidemment, je le ressens aussi très fort en France. Mais je suis plein de gratitude de ressentir cela avec tant d’autres publics, je suis reconnaissant pour cette beauté. Sur scène, je me donne, je suis là. Les gens le voient, sentent cet abandon et sincérité. C’est beau partout. Si on est vrai, sincère, vous êtes dans une énergie de partage, c’est scientifique. Mais pour donner autant que je donne sur scène, je dois être là très présent physiquement et aussi ne pas être là, dans l’esprit. Là je tente d’emmener les gens là, dans cet ailleurs que je veux explorer.
Votre label s’appelle Razdaz, « Raz does » donc. Raz en hébreu signifie le secret, « le secret agit ». Y-a-t-il du secret dans cet album ?
Il y a du secret dans toute bonne création. Si ce n’est pas le cas, c’est difficile d’être touché. Ce n’est pas tant du mystère que de la sincérité. La magie, le secret, le mystère, ce n’est que cela, la sincérité.
Vous avez des influences très différentes. Comment les combinez-vous pour créer votre propre voix artistique ?
Ce n’est pas une recette, avec un peu de ceci, un soupçon de cela. Je ne sais pas en fait, vraiment. Il y a des choses qu’on sait être en nous et qu’on doit sortir, les ramener à la vie. C’est comme un enfant à mettre au monde. Mais ensuite, comment cela se fait, je ne sais pas. Je sais simplement que j’essaie de garder assez d’ouverture, de partage pour y inviter quiconque voudra y entrer et qu’il en fasse ce qu’il en veut, sa propre interprétation. Ce sont des choses qu’on ne peut discuter. Elles sont valables et sont là de façon singulière.
Êtes-vous parfois surpris par ce que les gens vous disent de votre musique, de ce qu’ils y voient ?
Plus tant que cela. Mais cela reste bouleversant de voir que quelqu’un se soucie suffisamment de ce que vous faites pour en parler. Mais je respecte tout avis, je ne les prends pas de façon littérale. J’écoute et m’en réjouis, les note dans un coin de ma tête. Je sens alors la puissance de ce que je fais dans ma propre vie, comme un miroir, et cela est énorme et gratifiant pour moi. J’en suis reconnaissant.
Les réalisateurs Eric Tolédano et Olivier Nakache, Le sens de la fête, ont décidé d’illustrer leur prochain film avec vos musiques. Comment cela s’est-il fait ?
Ils étaient venus m’écouter lors d’un concert à la Philharmonie de Paris. Ils sont venus me parler après et m’ont dit écrire un film et vouloir construire ce film autour de mes musiques. Ce fut un « oui » instinctif. J’ai beaucoup appris à leur contact. 80% des musiques de leur film est fait de mes compositions qu’ils ont choisies pour illustrer des scènes précises.

Dates concert : 03-04 novembre 2017 @ ORCHESTRE DE LILLE – LILLE
22 novembre 2017 @ ESPACE JACQUES PREVERT – AULNAY SOUS BOIS
24 novembre 2017 @ ORCHESTRE DE BORDEAUX – BORDEAUX
27 novembre 2017 @ L’OLYMPIA – PARIS
28 novembre 2017 @ L’ECLAT – PONT-AUDEMER
29 novembre 2017 @ ESPACE DU ROUDOUR – ST MARTIN DES CHAMBS
30 novembre 2017 @ LA NOUVELLE VAGUE – ST MALO

28 mars 2018 @ LA COOPERATIVE DE MAI – CLERMONT FERRAND
29 mars 2018 @ ESPACE CARPEAUX – COURBEVOIE
30 mars 2018 @ LE FLEURIAYA – CARQUEFOU,
03 avril 2018 @ VALLARIUS
15 mai 2018 @ THEATRE DE CORBEIL-ESSONNES – CORBEIL-ESSONNES
02 juin 2018 @ BERGERAC
18-20 octobre 2018 @ JAZZ PULSATION – NANCY

  AVISHAI COHEN « 1970 » Sortie mondiale : 06 octobre. En concert à l’Olympia le 27 novembre.