Anne Paceo : « Le silence donne de la valeur aux notes » – interview

14 mai 2018 Par
Emmanuel Niddam
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Toute La Culture a interviewé Anne Paceo en conclusion de l’édition 2018 du festival Jazz Sous Les Pommiers. L’occasion de parler de musique de terrain, de rêves, et de silence.

Anne Paceo

Visuel (c) Bastien Burger

En 2017, Toute La Culture vous présentait Anne Paceo à l’occasion de son installation en résidence au Théâtre Municipal de Coutances, centre névralgique du Festival Jazz Sous Les Pommiers. Nous avons assisté cette année à la première de son futur album Bright Shadows qui sortira en janvier 2019.

Toute La Culture : On vous entend et on vous voit sur de nombreux terrains. Fables of Shwedagon vient de paraître. Bright Shadows que vous interprétiez en première hier soir lors de la 38ème édition du festival paraît en janvier prochain. Vous reste-t-il encore de l’espace pour jouer dans les projets d’autres artistes ?

Anne Paceo : Oui il en reste un peu quand même. Je vais rejouer avec Marion Rampal. Avec Rhoda Scott, et Raphaël Imbert [Anne Paceo partageait l’affiche avec ces deux artistes lors de deux représentations au cœur du Festival Jazz Sous Les pommiers 2018 ndlr]. Avec  Christophe Imbs aussi.

Mais bon, je fais moins de chose qu’avant en tant que side-man ou side-woman. Depuis la sortie de Circles [album paru en 2016], nous avons eu la chance de faire beaucoup de dates. Ça prend forcément de la place.

TLC : Le Jazz est une musique de sous-sols, de lieux discrets. Pourtant, avec Jazz Sous Les Pommiers et votre résidence, vous voilà sur des terrains au grand jour : prisons, écoles, chez l’habitant parfois même. Ça vous va ?

Anne Paceo : J’aime cette musique de terrain, cette musique militante presque. La musique est inspirée et connectée avec des choses qui me touchent. Yokaï [album paru en 2012] était pour moi un carnet de voyage. Tout comme Circles transmet des questions plus existentielles qui me traversaient.

TLC : Dans le cadre du projet Fables Of Shwedagon [album enregistré en 2017 sur scène et paru en 2018], le choix militant s’opère dés la sélection du nom qui désigne la nationalité de vos partenaires. Myanmar ou Birmanie ?

Anne Paceo : Normalement c’est « Myanmar ». Parce que « Birman », c’est le nom que les colons ont donné à ce pays en y arrivant. Depuis qu’ils ont été mis dehors, le pays reprend son nom de Myanmar. Moi je dis Myanmar.

L’artiste a la chance de pouvoir parler, dans une époque où il y a parfois peu de place pour certaines idées. Je pense que je dois le faire. Et puis, il n’y a pas de frontière entre mes engagements et ma musique.

TLC : Vous avez joué hier soir le morceau « Caille Silencio », qui nous offre l’occasion de vous poser une question importante en musique, et surtout en batterie. Anne Paceo, pour vous, qu’est-ce que le silence ?

Anne Paceo : Le silence c’est du poids.

On trouve parfois, par exemple, des personnes qui en disent peu, mais qui peuvent vous toucher en trois mots.

Le silence c’est la musique aussi. Accepter de laisser le silence, c’est créer de la musique.

Mes musiciens préférés sont ceux qui jouent avec le silence. Ceux qui peuvent se montrer très économes. Ceux qui cherchent à réaliser des Haikus avec leur musique.

Accepter le silence n’est pas chose facile en vrai. Nous avons tous peur du vide. Lorsque l’on est musicien, face au public, imposer le silence et tenir l’assistance dans cette suspension est un tour de force.

Au fond, le silence donne de la valeur aux notes, du poids, du sens.

TLC : De l’émotion aussi ? Que l’on ressent sur scène où en studio. L’émotion était au rendez-vous hier soir, par exemple avec le morceau « Hope Is A Swan ». Un morceau aux accents de « Blackbird » de Paul McCartney, où il pratique lui aussi des coupures, des silences.

Anne Paceo : Alors c’est marrant, parce que quand j’ai composé ce morceau, j’écoutais beaucoup un titre des Dirty Projectors, Two Doves, dans lequel il y a une espèce de riff de guitare comme ça.

C’est vrai qu’ils ont probablement dû s’inspirer de Blackbird. C’est d’ailleurs pour ça que je ne voulais pas que ce motif soit joué à la guitare, afin que cela ne soit pas trop Beatles. En musique… on s’inspire, on s’enrichit de ce que l’on entend, et on réinvente avec sa personnalité, son point de vue.

TLC : D’ailleurs, nous ne croyons pas vous avoir entendu jouer de reprises. C’est un choix ?

Anne Paceo : C’est plutôt un choix oui. J’aime bien écrire de la musique. Puis j’ai joué beaucoup de standards et beaucoup de morceaux de plein de monde durant mes études et mon parcours. J’ai envie d’essayer de trouver mon chemin aussi, via mon écriture. Une reprise c’est un gros challenge. Souvent, la version originale de son auteur est indétrônable. Soit on parvient à dépasser l’original et à créer une émotion nouvelle, soit ça ne sert à rien. Il y a aussi de ma part pas mal de respect envers ces versions originales.

TLC : La formation par la répétition des standards, cela peut parfois être un poids ?

Anne Paceo : Non. C’était génial. Comme quelqu’un qui écrit des livres et qui lit beaucoup. Les standards sont de la nourriture.

Là où cela devient intéressant les grands standards, c’est par exemple en octobre prochain, lorsque je vais jouer avec Archie Shepp [19 octobre 2018 au Théâtre Municipal de Coutances]. Les standards du Jazz font partie de son histoire. Jouer ces standards avec lui, ce ne sera pas pour faire semblant. L’histoire d’Archie Shepp est intimement liée à l’histoire du Jazz.

TLC : Hier soir on vous a vu à plusieurs reprises mener des duos remarquables avec votre pianiste Tony Paeleman. Cela fait combien de temps que vous jouez ensemble ?

Anne Paceo : Avec Tony, nous travaillons ensemble depuis 2015. Sur la tournée de Circles nous avons appris à nous connaître, en faisant plus de cent dates. C’est un artiste assez incroyable en effet. Il tient le rôle d’un véritable bassiste en même temps qu’un pianiste génial.

TLC : Alors, Anne Paceo, quelle sera la suite ?

Anne Paceo : Bright Shadows sort en janvier. Nous marquerons sa sortie au 104 en février 2019. Nous nous produirons en juin à la Philharmonie. De grandes et belles dates en vue avec ce disque. Pour ma part, j’ai envie de jouer plus souvent à l’étranger. J’aimerais retrouver ça sur ma route.

Bon, j’ai également une petite idée pour le prochain projet. On en a déjà un peu parlé pour le Festival l’année prochaine avec Denis [Le Bas, directeur du Festival Jazz Sous Les Pommiers].

En fait moi je marche au coup de cœur.

TLC : Au défi aussi non ?

Anne Paceo : Oui. Je crois que j’aime bien ça. J’aime bien me mettre des challenges. Cela peut paraître étonnant, mais je manque parfois terriblement de confiance en moi. Je reviens de très loin à ce niveau-là. Mais j’ai toujours été assez ambivalente. A côté de ça, j’ai toujours eu l’envie de me jeter à l’eau, et me suis souvent lancé dans des défis un peu fous. Finalement, je suis souvent prête à tout faire pour réaliser mes rêves.

TLC : La réalité peut être mieux que les rêves parfois ?

Anne Paceo : Il faut des rêves dans la réalité. Quand les rêves deviennent réalité c’est tout de même ce que je préfère.

TLC : Pourrions-nous vous retrouver au côté de Jeanne Added un de ces jours ?

Anne Paceo : Je ne pense pas que ce soit faisable à court terme. Mais… peut-être dans un avenir un peu plus lointain. Pour le moment c’est un peu tôt. Nous avons nos chemins à faire. Peut-être nous retrouverons nous un jour, oui.

En tout cas je reste partante pour travailler avec d’autres artistes dans la pop, ou d’autres univers. Les portes de mes idées restent grandes ouvertes.

Anne Paceo - Fables of Shwedagon

Anne Paceo, Fables of Shwedagon,  Label Laborie, 2018

Avec

Hein Tint : Hsaing Waing
Kyaw Soe : Maung Zaing
Htun Oo : Hne, Flûte
Kyie Myint : Chauk Lone Pat
Ye Minh Thu : Si Wa
Christophe Panzani : Saxophones
Pierre Perchaud : Guitare
Leonardo Montana : Piano
Joan Eche-Puig : Contrebasse
Anne Paceo : Batterie