Concert sympho-geek à la Philharmonie [Live-Report]

17 juin 2017 Par
Sarah Lapied
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De Sonic le hérisson à Donkey Kong et son île exotique en passant par Tomb Raider et Tetris, la Philharmonie a tenu hier (quelques jours après l’ouverture de l’E3 à Los Angeles) à rendre hommage à un genre qui peine à se faire reconnaître comme une forme d’art à part entière : le jeu vidéo. L’orchestre symphonique Yellow Socks Orchestra, dirigé par la cheffe et compositrice irlandaise Eimear Noone, a brillamment prouvé que même lorsqu’il s’agit de divertir, la musique – et à plus forte raison, la musique de jeu vidéo – se doit de porter sa part de rêve…

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Photo : © Philharmonie de Paris

C’est une ambiance extraordinaire qui a animé la salle des concerts de la Philharmonie (La Villette, 75019) hier soir : ce ne sont pas les musiciens qu’on acclame ou qu’on hue gentiment au beau milieu d’un mouvement, mais bien une bande d’ados attardés, affalés sur un canapé posé nonchalamment sur un côté, devant un écran entouré d’une bonne dizaine de consoles différentes, dont l’image est projetée sur le fond de la scène, face au public. Si la bande de geeks de l’association MO5.COM est autorisée à partager l’affiche avec l’orchestre, c’est parce que l’occasion est spéciale : Eimear Noone, compositrice de certains thèmes de jeux vidéo les plus renommés, cheffe d’orchestre pour Blizzard (World of Warcraft) et auteure des musiques des récents Heroes of the Storm, Hearthstone et Overwatch, a décidé depuis plusieurs années de montrer aux détracteurs de l’art vidéoludique que ce domaine est capable de produire un imaginaire aussi saisissant que certains des meilleurs films. On ajoutera qu’à entendre Noone parler de ses amies compositrices et citer des noms féminins dans la liste des auteurs conviés ce soir, on comprend que le milieu du jeu vidéo laisse une plus grande place aux artistes féminines, tandis que la direction et la composition d’œuvres classiques reste un milieu très masculin.

Vêtue d’une robe et de cuissardes dignes d’un cosplay – elle cite elle-même le titre Castlevania comme inspiration -, la cheffe, qui s’est aussi illustrée dans la direction d’œuvres classiques comme l’Oiseau de Feu ou la Symphonie du « Nouveau Monde », annonce la couleur : les compositions jouées ce soir sont de véritables chefs-d’œuvre qui font partie de la pop culture. « Nous allons étudier l’Histoire ensemble », affirme-t-elle à une audience évidemment déjà conquise. C’est loin d’être faux : le thème de Final Fantasy, par Nobuo Uematsu, a de nombreux accents empruntés à Stravinsky ; il semblerait que Joe Hisaishi (films de Miyazaki) ait inspiré Yasunori Mitsuda (ou l’inverse), à qui l’on doit le sublime thème de Chrono Trigger ; le russe Nikolay Nekrasov, à l’origine de la musique de Tetris, s’est, lui, très largement inspiré des traditions musicales de son pays. L’entrain des violons rend soudainement évident cet hommage discret, subtilement déguisé derrière les sons synthétiques d’un thème ultra-connu – et devenu ultra-ringard avec le temps.

Comme le promettait la mise en scène, le concert Retrogaming est un véritable mélange des genres. Le contraste entre l’extrême douceur, quasi-mélancolique, du thème de Medal of Honor, un des premiers FPS, et les graphismes pixellisés, les paysages dessinés au couteau, les innombrables bugs et invraisemblances de personnages qui traversent les murs ou planent quelques centimètres au-dessus du sol, est frappant. Il y a quelque chose de presque dérangeant à voir les soldats allemands tués par des balles invisibles et se tortiller de manière ridicule, à entendre le public s’esclaffer devant la scène et acclamer un des joueurs lorsqu’il parvient finalement, après une rafale de mitraillette d’une bonne minute, à terrasser son adversaire, alors qu’il suffit de fermer les yeux pour être transporté dans un tout autre univers, imaginé par Michael Giancchino, serein et mélodieux. C’est tout le paradoxe d’un art souvent décrié à cause de la violence qu’il véhiculerait, alors qu’il n’est que le pendant du cinéma et de toutes les autres formes d’art qui l’ont précédé : il s’est souvent doté, surtout à ses débuts, d’un accompagnement musical très exigeant en comparaison des scénarios imaginés par les développeurs. C’est particulièrement flagrant dans le cas de Donkey Kong Country, dont le thème est de David Wise : difficile de comprendre en quoi un singe parcourant la jungle à la recherche de bananes mériterait une bande-son aussi recherchée et riche en harmonies. La réponse se trouve peut-être dans le fait que le jeu vidéo est à l’image de la vie d’un Homme : un divertissement, un loisir au sens pascalien, porteur d’une beauté qui échappe souvent à son propre protagoniste, et qui ne se saisit que lorsque l’on accepte d’en comprendre les règles et de se prêter au jeu…

Image de une : © Steve Humphreys