La pianiste Dana Ciocarlie livre les secrets d’un Schumann vivant

23 novembre 2017 Par
Laurent Deburge
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La pianiste franco-roumaine Dana Ciocarlie s’est lancé le défi d’enregistrer toute l’œuvre de Robert Schumann au piano, lors d’une série de concerts donnés à l’Hôtel de Béhague, résidence de l’ambassadeur de Roumanie en France. Il fallait de la bravoure et du brio ainsi qu’un brin de folie pour s’attaquer à un tel compositeur dont la musique et la vie sont à ce point liées à la passion et à la folie.

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Mais Dana Ciocarlie, véritable athlète du piano, ne manque ni de fougue ni de fantaisie et tient son pari en livrant une intégrale qui possède une unité de ton et de caractère tout en révélant progressivement les nuances profondes et les évolutions stylistiques et existentielles de la musique schumanienne.

On savait la pianiste fantasque (n’est-elle pas la partenaire sur la scène pop de l’insolite Philippe Katerine ?) et il ne faut en effet pas moins de plusieurs personnalités pour incarner les humeurs alternées de Florestan et d’Eusébius, les alias de Schumann mis en scène notamment dans les Davidsbündlertänze op. 6, qui évoquent tour à tour la pétulance désinhibée comme la tendresse la plus secrète, et livrent une guerre farouche contre l’esprit bourgeois des Philistins.

La première écoute frappe par l’aspect brillant, dansant et virtuose de la musique (Papillons, Etudes d’après les Caprices de Paganini, Etudes d’après un thème de Beethoven). La musique évoque Mendelssohn, grand ami de Schumann, et l’on craint d’avoir affaire à un Schumann « guéri » de son angoisse pérenne. Or, il ne faut pas oublier l’importance des masques et des jeux de rôles dans l’œuvre schumannienne, où le thème du carnaval est obsédant. Ainsi, en pénétrant plus avant dans cette somme, en s’arrêtant sur les passages obligés que sont les Kreisleriana, ou les Etudes symphoniques, le paysage se creuse, les reliefs prennent de l’ampleur, découvrant des abîmes dissimulés sous les traits d’esprit et l’humour dont la pianiste ne se départit jamais entièrement.

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Au-delà de la beauté du timbre et de la perfection de la prise de son qui rend magnifiquement hommage aux nuances sans pour autant abîmer les tympans par un trop grand écart entre les piani et les fortissimi, le jeu de Dana Ciocarlie impressionne et réjouit par son sens du rythme et sa vivacité ainsi que par son lyrisme naturel. « Zart und Singend », doux et chanté, indique un mouvement de l’Op.6, particulièrement touchant ici.

L’intérêt d’une telle intégrale est évidemment de faire référence, et chacun peut aller puiser ici le Schumann qui l’inspire ou dont il a besoin, se remémorer les Scènes d’enfants ou l’Album pour la jeunesse, s’éblouir de la Toccata ou méditer gravement les Chants de l’Aube ainsi que les terribles Geistervariationen, variations fantômes « dictées par les esprits », durant la composition desquelles Schumann se jeta dans le Rhin avant d’être définitivement aliéné.

Schumann conseillait aux jeunes musiciens de jouer « fréquemment les fugues des bons maîtres, particulièrement celles de Bach. » Être particulièrement névrosé, Schumann avait besoin d’avoir une vie stable et très ordonnée afin de combattre ses accès d’anxiété. De façon assez paradoxale, les Quatre fugues op. 72 qui clôturent le magistral coffret offert par Dana Ciocarlie, sont un moment de recueillement lors duquel s’expriment toute la mélancolie, la tendresse et la profonde nostalgie de Schumann. Protégé par la rigueur de la forme, Schumann se livre à une méditation intime et grave, aux harmonies audacieuses et secrètes. La polyphonie généreuse, attentive et empathique de Dana Ciocarlie donne à ce final sombre une ampleur bouleversante.

Laurent Deburge

 

Schumann, Intégrale live de l’oeuvre pour piano seul, par Dana Ciocarlie

Un coffret de 13 CD

La Dolce Vita