La Messe de Bernstein par les Chœur et Orchestre de Paris: synthèse musicale pour une humanité en état de grâce

23 mars 2018 Par
Yaël Hirsch
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Les 21 et 22 mars 2018, l’orchestre de Paris dirigé par l’américain Wayne Marshall dirigeait la Messe de Leonard Bernstein dont ont célèbre cette année le centenaire. Un moment d’éblouissement.

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« J’ai le sentiment que c’est une œuvre que j’ai écrite toute ma vie » disait Bernstein de son œuvre monumentale pour orchestre et trois chœurs. Écrit sous le choc du coup de Prague de 1968, cette messe composée par un juif-américain atteint l’universel. Elle met en sons, d’une complexité et d’une richesse infinie, une humanité bigarrée, éclatée et pleine de questions. Mais l’humanité qu’elle met en scène est néanmoins prête à tendre l’oreille pour écouter un Dieu « qui s’est presque tu » et suivre sa voix.

Épurant le latin de cette messe jusqu’à la substantifique moelle, Bernstein intercale des longs monologues et des chœurs en anglais où l’humanité proteste, rage, tempête et vient même épeler ses pêchés comme des provocations . « Je crois en Dieu mais qui croit en moi? » demande un membre du chœur qui s’avance : au Credo s’ajoute un Trope, « Non Credo ». Et pourtant, avec la pureté des voix d’enfants (de l’orchestre de Paris), le frac noir et blanc classique de certains artistes des chœurs s’opposant aux vêtements colorés de l’autre chœur (ceux de l’orchestre de Paris et Aèdes), avec les mouvements blues et gospels de ces chanteurs, avec le tonnerre de l’orchestre, c’est bien Dieu qu’on loue et prie dans cette messe d’une puissance et d’une grâce d’autant plus redoutable qu’elle affronte le doute et la question du mal.

Jamais le singulier n’est effacé par la masse, ni dans le texte, ni dans la musique que Wayne Marshall dirige avec fougue comme un grand équipage mythique, de permettant lui aussi la couleur vivante d’une veste lie-de-vin.

Côté musique, la Messe est tout simplement un monument rarement exécuté et génialement rendu dans son esprit et ses lettres par l’Orchestre de Paris et Aedes. Alors que les musiciens et les chanteurs mangent la moitié de la salle Boulez tellement ils sont nombreux, la richesse et la texture du son sont aussi voluptueuses que singulières. C’est un feu d’artifice que ce travail de synthèse incroyable où l’on entend les influences de Mozart, de Mahler (notamment dans la Meditation 1 de l’orchestre), du blues, du gospel (un De profundis rythmé au claquement de doigts) du jazz (Le chant final et secret où l’humanité exige la paix comme un dû !)et même des rythmes orientaux et psychédéliques (dans le Nôtre Père qui semble venir de profondeurs originelles). Et il y a bien évidemment de la comédie musicale quand on entend du pur Bernstein de West Side story. Il y a des moments explosifs et des rêveries, l’on passe par la joie de la foi avec des percussions et des cors vibrants mais aussi par la profonde tristesse du doute ou de l’oubli de Dieu avec les violoncelles ou le basson.

Dans le rôle du célébrant, qui orchestre les voix et l’ordre de la messe, le baryton Jubilant Sykes joue, s’agenouille, chante, fait du ska, avec une aptitude extraordinaire à tout incarner à la fois et à réconcilier plusieurs disciplines et traditions musicales. Son charisme porte l’œuvre dans jamais effacer la multitude de visages et de voix derrière lui.
Paris réussi de grâce universelle et vivante: nous avons passé une soirée inoubliable, happés dans l’œuvre de Bernstein qu’on vit à chaque mesure comme un hymne à l’humanité.
Visuel : YH