[Live report] Une ouverture féminine d’hommage à Kaija Saariaho pour la 27e édition du Festival Présences (10/02/2017)

11 février 2017 Par
Yaël Hirsch
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Jusqu’au 19 février, la 27e édition du Festival Présences programme 18 concerts et 80 œuvres pour mettre en avant la création contemporaine en musique classique. Alors que 2017 sera marquée par 31 créations dont 25 commandes, et après avoir fait un tours de pays dans ses précédentes éditions (Oggi Italia l’an dernier), Présences renoue avec l’angle biographique en dressant le porteur de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho.

Née en 1952 mais ayant élu domicile en France à l’âge de 30 ans, Kaija Saariaho s’est faite connaître par le monde avec notamment des pièces pour orchestre et des opéras. Sa musique est expressive et met l’accent sur le partage des questionnements et des émotions. Saariaho est aussi connue pour être fidèle aux artistes qui collaborent avec elle, que ça soit l’auteur Amin Maalouf pour des livrets, Peter Sellars pour les mises en scène ou Esa Pekka-Salonen pour la direction. Elle était présente, drapée dans une élégante écharpe orange et un sourire mystérieux aux lèvres pour ce concert d’ouverture d’un festival qui lui rend hommage et où deux de ses pièces étaient jouées.

Le concert a commencé par son concerto pour violon Graal Théâtre crée en 1994 et qui met en lumière le fossé qui existe entre l’intimité solitaire de la création de musique et le caractère théâtral de l’interprétation. Inspiré par un texte éponyme du poète Jacques Roubaud et incarné avec fougue par la violoniste Jennifer Koh, le combat entre la soliste et l’Orchestre Philharmonique de Radio France dirigé par l’élégance et la précision de Dima Slobodeniouk a été épique. Et alors que la pièce commence sur des crissements assourdis et que les cloches puis le reste de l’orchestre semblent vouloir prendre l’avantage, le violon entre dans de véritables sabbats solitaires. Le spectacle était aussi visuel que sonore, Jennifer Koh détachant des pans entiers des crins de son archet, comme s’ils avaient été arrachés par le théâtre de la création.

La deuxième pièce de cette première partie était tout aussi expressionniste, avec peut être encore plus de second degré. Composition du jeune compositeur Raphaël Cendo commandée et crée pour ce concert, Denkklänge mettait en avant, avec toute la puissance d’un orchestre contemporain, les sons et clignements de la pensée. Violent, tellurique mais aussi surprenant, le morceau a commencé sur une note sombre et intérieure avant de monter rapidement vers la fureur, pour finir sur une débâcle de bruits très contemporains, non loin du crissement des pneus sur l’autoroute ou du grognement d’un ivrogne revu et corrigé par un tuba. Une composition rafraîchissante et irrésistible, avec son titre allemand et son théâtre si loin de Heidegger ou Hölderlin.

Après un bref entracte, c’est à nouveau Kaija Saariaho qui était à l’honneur avec une transcription brève de son opéra Adriana Song pour mezzo-soprano et orchestre. Rapportant cette œuvre sur la vengeance et le sort d’une mère enceinte de l’ennemi à sa substantifique moelle : 3 arias sur des poèmes d’Amin Maalouf, librettiste de l’opéra, et un morceau où l’orchestre exprime sans parole la « rage » d’une impuissante qui porte la vie, cette œuvre datant de 2006 prouvait par des échos orientalistes, son texte en français et les fantômes de Massenet et Saint-Saens, combien Kaija Saariaho incarne une certaine idée de la France, terre d’asile : pour les compositeurs et les autres … Portée par la prestance et le timbre généreux de la diva Nora Gubisch, l’œuvre faisait le lien entre Andromaque et une migrante afghane ou syrienne. C’est avec des fleurs et de l’émotion que s’est achevée cette soirée d’ouverture du Festival Présences 2017 ouvrant sur dix jours de mise en valeur et de partage de la création.

visuel : Mats Bäcker