[Live-Report] Le Chicago Symphony Orchestra et Riccardo Muti éblouissent la Philharmonie dans un programme Hindemith, Elgar et Moussergski

14 janvier 2017 Par
Yaël Hirsch
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C’est un programme exigeant et qui remontait le temps des années 1930 aux années 1870 qu’a proposé le Chicago Symphony orchestra au public parisien ce vendredi 13 janvier 2017. Avec une première partie qui opposait l’expressionnisme de Hindemith à la féerie italienne de Elgar et une deuxième partie focalisée sur le compositeur russe Modeste Moussorgski, le maestro Riccardo Muti a ébloui et ému une Philharmonie pleine et qui lui a dédiée long une standing ovation.

 

 

10/30/15 7:41:35 PM -- 2015 Fall U.S. Tour. Maestro Riccardo Muti conducts BEETHOVEN: Symphony No. 5 in C Minor  . © Todd Rosenberg Photography 2015

Après un salut bref, c’est toujours immédiatement que Riccardo Muti, à la tête du Chicago Symphony Orchestra depuis 2010 entre en matière avec ses troupes brièvement accordées par le premier violon, Robert Chen et répondant comme un seul homme.

Créée à Boston en 1931, la Musique de Concert pour cuivre et cordes du compositeur allemand Paul Hindemith est une oeuvre très structurée (en deux parties égales), exigeante et expressionniste où les solos ont disparu au profit de tensions entre groupes d’instruments – au premier rang desquels les cordes et les cuivres. Muti et le CSO entrent avec subtilité et délicatesse dans la matière imposante ordonnée par Hindemith respectant le mot d’ordre du premier mouvement » Modérément vite, avec force- Très large, mais constamment fluide ». En effet, tout est gracieux et enlevé dans cette pièce où les cordes émeuvent et les cuivres apportent grandeur et solennité. Dans la deuxième partie, Muti entraîne l’orchestre dans de subtiles variations de tempos et d’atmosphère : la couleur est plus sombre quand les trompettes tempêtent et même un brin romantique quand les cuivres et les violoncelles reprennent avec acuité leur dialogue, dans la dernière ligne droite la tension monte, toujours maîtrisée et le final est d’une délicatesse infinie.

Après un salut qui permet à Muti de mettre en avant les membres de l’orchestre, le scène s’emplit encore pour un changement radical d’atmosphère. Composé lors d’un voyage en Italie après que le compositeur anglais a découvert la ville d’Alassio, « In the South » (1904) est tout en couleurs, grâce et féerie; la pièce d’Elgar fait l’effet d’une musique de film de Douglas Sirk après le Hindemith et le CSO travaille les nuances avec une finesse ébahissante : tandis que Riccardo Muti les dirige avec une souplesse qui confine à l’art de la danse, ils font entendre à la fois les explosions de couleurs, le rythme soutenu et les impressions nostalgique de ce voyage en Ligurie. On est bien plongés dans une quête intime et ancienne tandis que le délicat solo de violon est relayé par la montée en puissance harpe. Le tout se termine dans les sons immémoriaux de cloches héroïques après 20 minutes de légende.

Après un entracte court, la deuxième moitié de la soirée est dédiée à l’oeuvre pour orchestre du compositeur emblématique de la musique russe, Modeste Moussorgski. Relativement rare « Une nuit sur le Mont-Chauve » (1867) orchestrée par Nikolaï Rimski-Korsakov est un long sabbat de sorcière empreint de musiques folkloriques. Le CSO étire la pièce dans le temps pour en révéler aussi la douceur. Si le début est sourd, le tourbillon du Sabbat laisse la place à de multiples voix des plus solennelles (les trompettes) aux plus délicates (la flûte) tandis que les violoncelles rythment la danse. Muti et le Chicago Symphony Orchestra varient le tempo avec une précision éblouissante, passant d’une couleur à l’autre de manière très distincte.

Après cette mise en bouche bien plus délicate qu’on n’aurait pu l’imaginer, le programme finit sur le morceau de bravoure : les fameux Tableaux d’une Exposition (1886), composés pour piano par Moussorgski d’après des toiles du peintre russe emblématique Victor Hartmann et transposés pour l’orchestre par Ravel. Alors que la Promenade inaugurale fournit le motif principal et le liant des ces tableaux qui se succèdent et font entendre des mélodies populaires russes, yiddish et enfantines, l’orchestre arrive au sommet de sa maîtrise des rythmes et des variations de couleurs pour nous présenter la pièce dans la continuité de cette grande promenade. Alors qu’on passe presque à de l’opérette avec l’image du marché et de ses commères, l’émotion est à son comble avec le Catacombae et le Con Mortuis très grave, où le souffle de la mort passe vraiment jusqu’à faire pleurer. Petite pause plus riante et d’une modernité folle pour les années 1870 avec « La cabane sur des pattes de poules » qui joue avec nos peurs d’enfants. Et le final est tout à fait grandiose aux « Porte(s)de Kiev »qui sonnait hier soir avec le CSO et Muti très romantique et très allemand en final d’une pièce à nulle autre pareille, tant elle va puiser dans une tradition musicale populaire loin du filum classique d’Europe de l’Ouest. Les nuances, le rythmes étiré et la douceur infinie de cette interprétation ont ébloui le public qui a redécouvert Moussorgski d’une autre oreille.

Après de longs applaudissements chaleureux, le napolitain Riccardo Muti, ancien chef de l’Orchestre de la Scala a annoncé d’une voix claire et dans sa langue du Verdi en reprise Entrant bien en résonance avec Moussorgski, la symphonie des Vêpres Siciliennes a d’autant mieux séduit le public que le CSO semblait lancé dans un jeu sans garde-fous et sans filtre avec toute la joie du monde. C’est debout que le public parisien ébloui a remercié l’un des plus grands chefs et l’un des plus grands orchestres du monde pour une soirée de musique inoubliable.

Photos : (c) Todd Rosenberg Photography