[Live-Report] Herreweghe, Beethoven et Cyprien de Rore célébrés à Saintes (12/07/2016)

13 juillet 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Alors le Festival de Saintes a commencé vendredi 8 juillet 2016 à la Cité Musicale de l‘Abbaye aux Dames, ce mardi 12 juillet était une journée très spéciale puisque le chef d’orchestre flamand Philippe Herreweghe, directeur artistique des académies musicales de Saintes de 1982 à 2002 et toujours au comité d’honneur du Festival était fait citoyen d’honneur d’une ville qui lui a permis, selon ses mots répétés de « développer son imaginaire musicale » et dirigeait par deux fois – prouesse physique !- avec son Orchestre des Champs-Elysées les 5e et 7e symphonies de Beethoven sur instruments d’époque.

 

Après une première performance à 16h, l’Orchestre des Champs-Elysées rempilait à 19h30 dans une Abbaye aux Dames (600 places!) absolument pleine d’un public très concentré pour deux monuments de Beethoven : la 5e et la 7e Symphonie(s). Vif, aspiré par la musique, dansant avec élégance la musique et Beethoven et sautant parfois même pour marquer le rythme, Herreweghe et son orchestre nous ont fait redécouvrir la fameuse 5e symphonie, ancrée dans toutes les têtes, sous d’autre cieux : les cordes suaves, les timbales aux sons un peu aspirés par l’arrière de l’abbaye et les cors naturels des instruments d’époque ont révélé un nouveau visage sous le souffle épique de l’Histoire qui passe : c’est toute une tendresse qui est apparue dans la symphonie considérée comme la plus marquante de son époque.

Dès l’emblématique premier mouvement, l’inspiration que Beethoven a puisé dans la Révolution Française et ses compositeurs (Rouget de L’Isle, Gossec…) révèle derrière la force du destin, un bel espoir de douceur. Certes, dans la formation réduite de l’Orchestre des Champs-Elysées, le public habitué à une toute autre vision de la symphonie a parfois l’impression qu’il voudrait plus de violons (une douzaine), plus de contrebasses (il y en a 4), plus d’altos, mais la qualité de ce qui nous est donné à écouter et l’originalité d’une solennité émouvante (à son paroxysme dans le 2e mouvement) l’emportent sur la volonté de puissance. Herreweghe et son orchestre varient avec maestria les tempos, les murmures et les cris, donnant à la symphonie un relief et une cartographie nouvelle. Et une énergie folle!

A temps, quand le rythme s’emballe, l’acoustique de l’Abbaye aux dames joue contre les musiciens et les notes se fondent dans un écho qui joue parfois contre l’éclat, mais ces moments de flottement ne durent pas, et c’est très justement que Herreweghe enchaîne les 3e et 4e mouvements pour un final qui nous laisse à la fois pensif et en lévitation.

Dans la 7e symphonie, la douceur qui s’exprime à travers les instruments anciens n’empêche pas la chevauchée d’être sauvage. Mais si le galop du premier mouvement séduit immédiatement dans la version suave qu’en propose l’Orchestre des Champs–Elysées, l’acmé est le fameux 2e mouvement dont on a entendu, ce soir du 12 juillet à Sainte, une des plus belles versions qui soit. Le choix de la lenteur est marquant et c’est avec la délicatesse d’une dentelle que se déploie le tragique de cet Allegretto qui tient la fois de la danse et du cauchemar le plus intimement effrayant. Par contraste, l’allant du 3e mouvement est bien souligné et Herreweghe choisit de marquer le pas avant le dernier mouvement où les cors sont rois.

L’ovation est extrêmement chaleureuse pour cette proposition originale, puissante et répétée sur les deux symphonies de Beethoven et l’émotion est encore prolongée par l’annonce officielle au public de la décoration particulière de la Ville de Saintes à Herreweghe, fait Citoyen d’honneur de la ville, ce soir même, après plus de 40 ans de relations fortes. Sobre et élégant, le maestro à peine essoufflé après l’effort  s’excuse de ne pas produire de bis, après 2X2 symphonies et remercie Saintes de lui avoir permis de développer sa  vision de la musique :  »Sans cette abbaye, dans ce Festival je n’aurais pas pu développer mon imaginaire musical. Je dois a Saintes ma liberté d’esprit« .

Célébrée en plus petit comité, la cérémonie est l’occasion pour nous de découvrir d’autres parties de l’Abbaye et notamment une autre salle de Concert ou répète solitairement le claveciniste Jean Rondeau, qui doit répéter en public et se produire dans un programme Bach. L’ambiance est très chaleureuse quand Philippe Herrewheghe reçoit la fameuse décoration de « Citoyen d’honneur » de la Ville de Saintes, avec une bouteille de Cognac. En plus de rappeler le parcours de Philippe Herrewheghe et de vanter avec joliesse l’élégance de cet  »Humaniste discret », le maire de Saintes, Jean-Philippe Machon, rappelle avec émotion et humour plus de 40 ans de relations entre le musicien natif de Gand et la ville, où Herreweghe est venu jouer pour la première fois en 1978. Le peignant comme un pionnier de l’écologie avec son vélo électrique, il a évoqué que c’est à Saintes qu’il s’est marié en 2003. Avec tendresse, le chef d’orchestre  a « embrayé » en se remémorant son premier trajet de deux jours en 2 chevaux pour Saintes – voiture dont il se rappelait mieux que la femme qui l’accompagnait à l’époque. Sa description de l’abbaye aux Dames avant la rénovation, « avec les poules et les vaches » était pittoresque et son éloge d’ « Une des plus belles acoustiques du monde »  venait du cœur.

A 22h15, l’émotion romantique a cédé la place à l’intimité de l’amour furieux et déçu de la Renaissance avec la découverte par l’entremise passionnée du flamand Björn Schmelzer et son ensemble Graindevoix de chants et madrigaux de Cyprien de Rore (16e siècle). Lorsque nous revenons sous la voûte de l’abbaye la scène est au centre: c’est sur une estrade que les chanteurs, le luth et la corne sont placés, debout, éclairés d’une lumière aussi douce que celle de chandelles originelles.

En une grande heure ininterrompue de musique Renaissance, dirigés avec passion et trouble par Björn Schmelzer, les Graindevoix nous font découvrir un répertoire où le profane touche au sacré par le biais de l’amour. Une seule voix de femme vient chanter l’amour fou dans ce petit comité masculin sublimant la colère très ancienne (formulée en italien, Cyprien de Rore s’étant installé à Parme) de l’amant (ou l’amante avec Didon) éconduit (e). Un chant pur, qui paraît immémorial, plein de mystères. et que le très conceptuel Schmelzer (le nom de sa formation vient de Barthes) nous présente comme un portait structuraliste du compositeur lui même. L’Arioste côtoie Dürer dans le petit texte qui nous accompagne à la découverte de la vision du monde de Rore et l’on sent bien qu’il faut fonctionner ici par l’intuition : Même en tant qu’auditeurs, il faut jouer sur l’art du glissement pour se faufiler, sur la pointe des pieds, dans un univers ancien, mais tellement humain, qu’il a élu domicile dans les cordes de la voix et nous touche au cœur.

C’est le cœur et l’âme chantants que l’on sort dans la nuit chargé de cette soirée contrastée et flamande, donc, aussi riche en émotions musicales et humaines, regrettant de déjà devoir quitter le beau site de l’Abbaye aux Dames, où le festival se poursuit cet été, jusqu’au 16 juillet, et où on l’on pourra notamment entendre l’orchestre des Champs-Élysées dans du Bruckner.

Visuels: photos officielles


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