[Live-Report] Bernard Haitink, Mitsuko Uchida et le LSO galvanisent la Philharmonie

31 mai 2017 Par
Yaël Hirsch
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Ce mardi 30 mai, le grand chef d’orchestre Bernard Haitink donnait l’un de ses derniers concerts avant plusieurs années à Paris, à la Philharmonie. Avec l’Orchestre Symphonique de Londres et la pianiste Mitsuko Uchida, il a proposé un programme imposant et merveilleux à une Philharmonie remplie jusqu’au plafond : le troisième concerto pour piano de Beethoven et la 9e symphonie de Bruckner.
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C’est donc directement sur le concerto pour piano n°3 que la soirée commence, une des plus belles pièces de Beethoven, composée dans la fleur de sa trentaine. Dès les premières notes de l’orchestre, qui amplifie ses mouvements sans jamais éclater, l’on réalise qu’à la puissance usuelle de l’interprétation de l’œuvre, Haitink, qui dirige en grande partie assis, préférera le respect de chaque nuance, la lenteur et une infinie douceur. Mitsuko Uchida suit la consigne bien volontiers, laissant toujours un blanc long avant d’intervenir comme en écho lointain à l’orchestre. Jamais en puissance et toujours en subtilité presque symbolique dans cette pièce, que Beethoven – connu autant comme pianiste virtuose que comme compositeur à son époque – a composée aussi comme un morceau de bravoure. Résultat, le public qui a l’habitude d’entendre cette pièce comme une symphonie et qui tremble aux tonnerres du dialogue entre l’instrument et l’orchestre se sent assez frustré, aussi bien par la légèreté que par la lenteur du rythme. Après un blanc très marqué et presque religieux à la fin du premier morceau (une partie du public ose interrompre et applaudir), la minutie de Uchida dès les premières notes et la subtilité des bois triomphent un peu mieux dans le deuxième mouvement Largo, qui saisit comme une lourde et langoureuse mélancolie. La transition vers le troisième mouvement Rondo est, elle, très brusque, et renoue avec l’esprit du Sturm und Drang, mais tandis que les vents susurrent à mi-voix, la pianiste perd parfois un peu pied et le dialogue patine un peu, même et surtout dans la reprise des thèmes du premier mouvement. Au total, l’œuvre a duré une douzaine de minutes de plus que la moyenne de enregistrements et, malgré ses subtilités et les partitions de hautbois et de basson qu’il permet de mieux entendre, le parti-pris de l’apesanteur méticuleuse prive tout de même une partie du public de son trip tripal si exaltant avec cette œuvre de Beethoven.

Sans bis au vu du poids du programme et après un court entracte, le public se concentre avec acuité pour entendre ce qui s’annonce déjà comme une symphonie d’anthologie. Dans la 9ème (et inachevée) symphonie de Bruckner, Haitink dirige debout, toujours très compact et élégant dans sa gestuelle et le formidable LSO le suit dans les mille couleurs de cette symphonie où l’on passe d’une humeur à l’autre et d’une émotion puissante à une autre complètement différente dix fois par mouvement.
Dédiée « A Dieu », la symphonie commence comme un Requiem, portée par des vents graves et solennels, mais très vite le thème principal de ce premier mouvement de célébration se transforme en fête essentielle. Haitink rythme la rencontre de ces deux émotions complexes et antithétiques avec rigueur, lenteur, solennité, ce qui n’empêche pas, bien au contraire, la puissance. Du côté du public, tandis que les multiples idées défilent et s’entrechoquent, la concentration est à son comble tant on est happé par la richesse et la solennité. Le deuxième mouvement commence vivement et les pizzicati des cordes annoncent vite une danse folle de succubes qui nous emportent encore plus loin. Enfin, toujours tout en maîtrise et en nuances, le troisième mouvement à la fois implacable et indevinable reprend des éléments des mesures qui ont précédé pour résoudre les diables mouvants sans figer Dieu. L’ovation après cette heure exceptionnelle et qui nous a tous laissés abasourdis, a duré plus de dix minutes.

Visuel : Todd Rosenberg