La Chaise-Dieu : La Chimera et l’Orchestre de Chambre de Lausanne ont préparé un festin musical au cœur de l’Auvergne

30 août 2018 Par
Gilles Charlassier
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Depuis plus de cinquante ans, le festival de La Chaise-Dieu fait de l’abbatiale Saint-Robert un des plus importants creusets de l’été musical français, brassant un belle diversité de répertoires. La journée du 27 août, avec un ambitus allant du baroque hispano-mexicain au classicisme viennois, en passant par le quintette à vents Moraguès, l’illustre de manière remarquable.

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Plus que quinquagénaire, le Festival de la Chaise-Dieu retrouve un nouvel élan de jeunesse, non seulement depuis la nomination de Julien Caron à la direction artistique en 2012, mais aussi avec la campagne de rénovation de l’abbatiale Saint-Robert, accompagnant le renouvellement générationnel de l’organisation, mais aussi du public, dans une dynamique qui dément le déclin des territoires ruraux enclavés. La programmation s’attache à faire vivre une belle variété de répertoires, non seulement dans le sanctuaire où est inhumé le pape Clément VI, mais également dans l’Auditorium Cziffra – du nom du virtuose hongrois qui a fondé le festival en 1966 –, offrant une jauge propice aux formations de chambre.
L’avant-dernier jour d’une 52ème édition dédiée à la mémoire de Jean-Claude Malgoire, disparu en avril dernier, en témoigne. Le concert de l’après-midi invite à un voyage dans le Mexique baroque, à la croisée des missions religieuses et du commerce esclavagiste. Placé sous la houlette d’Eduardo Egüez au luth, guitare et vihuela, l’ensemble La Chimera exhume tout un corpus qui a longtemps dormi dans les rayonnages des bibliothèques, où sacré et profane, tradition savante européenne et emprunts exotiques se mêlent de manière jubilatoire. Alternant pendant près de deux heures – sans entracte – les polyphonies latines, souvent a cappella, et les numéros en espagnol, théâtraux et pittoresques, sans oublier quelques pages instrumentales où l’on goûte les saveurs de vents d’époque, cornets à bouquin et autres bombarde, sacqueboute et dulciane, le programme réserve des découvertes hautes en couleurs.
On retiendra la jácara d’Antonio de Mora, Por celebrar los maitines, d’une irrésistible polychromie rythmique qui met en valeur tour à tour les cinq solistes et le Choeur de chambre de Pampelune, autant que les saveurs des pupitres, dans un élan d’ivresse agrémenté de castagnettes et percussions corporelles. Ce foisonnement se retrouve dans la negrilla Sentidos los sacritanes, de Miguel Medina y Corpas, qui se conclut sur les borborygmes d’une fête africaine imprégnée de l’imaginaire colonial – les interprètes en jouent de manière gourmande, jusqu’à faire participer le public en bis. La tempête marine d’A la mar, a la mar d’António de Salazar illustre à merveille la collusion des registres : elle cède à l’appétit pour le pictural bien en cour à l’époque baroque, tandis que la description du reniement de Pierre, sur un tempo plus méditatif, se sert de l’ambivalence sonore des mots pour crypter un message biblique.
A l’Auditorium Cziffa, le Quintette Moraguès fait entendre la voix de la transcription. C’est David Walter, le hautboïste, qui réalise les adaptations pour l’ensemble, palliant la modestie du répertoire pour cette formation. La qualité de son travail se reconnaît dans le Quintette en mi bémol majeur opus 4 de Beethoven, qui ne perd rien de la sève mélodique comme de la solidité de la construction formelle de l’Octuor originel. Cet instinct du style se retrouve dans le Quatuor à cordes n°1 en mi bémol majeur de Mendelssohn, d’une générosité avenante. Ecrites pour l’effectif des Moraguès les Six Bagatelles de Ligeti témoignent d’un sens aigu de la caractérisation au fil des ces six miniatures pleines de syncopes et de fantaisie qui, si elle est une œuvre de jeunesse, n’en démontre pas moins que la musique moderne n’a rien d’austère. Les trois bis, où nos musiciens semblent lâcher la bride, ne diront pas le contraire, avec une polka de Chostakovitch nourrie d’ironie parfois grinçante et jusqu’à un traditionnel yiddish très enlevé.
La soirée à l’église, comme pour tous les concerts qui s’y tiennent, s’ouvre avec une pièce à l’orgue, sous les doigts de Daniel Gottfried et Constance Taillards, étudiants au CNSMD. Après ce prélude qui fait ressortir les sonorités boisées de l’instrument du XVIIIème siècle, l’Orchestre de Chambre de Lausanne, invité pour la première fois cette année à La Chaise-Dieu, défend des grands classiques. L‘Ouverture des Noces de Figaro de Mozart se ressent de la domestication de l’acoustique, sans altérer une vitalité qui s’épanouit dans le Concerto pour violoncelle en ré majeur de Haydn, emmené avec un brio presque cabotin par Enrico Dindo, dirigeant depuis son violoncelle. Son énergie communicative ne retombera aucunement dans la Première Symphonie de Beethoven qui refermera notre journée marathon à La Chaise-Dieu.

Gilles Charlassier

Festival de la Chaise-Dieu, concerts du 27 août 2018

Photo : Page facebook du festival