Ken-David Masur, l’Orchestre National de France et Anne-Sophie Mutter rendent hommage à Kurt Masur

10 février 2017 Par
Yaël Hirsch
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C’est avec son fils, Ken-David Masur à sa direction que l’Orchestre National de France a rendu hommage « au dernier des grands chefs de la vieille école », l’immense Kurt Masur, disparu il y a un peu plus d’un an. Le programme de cette soirée très émouvante a commencé par un programme Brahms, Schubert, puis poursuivant avec l’époustouflante violoniste Anne-Sophie Mutter qui a repris avec l’ONF une création faite avec Kurt Masur de Henri Dutilleux Sur le même accord, avant de finir sur le premier concerto pour violon de Mozart. Un concert qui a laissé le public de l’auditorium de la Maison de la Radio aussi mélancolique qu’ébloui.

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Alors que le livret du concert est rempli de textes touchants sur le regretté chef d’orchestre, notamment un mot au nom de l’ONF évoquant « l’enfant de Silésie qui nous conduisit à travers le monde », « sa grande silhouette s’avançant vers le podium au début des concerts » et « sa direction d’orchestre à main nue à laquelle il fallait ‘coller' », c’est sur un mot fort, à  l’accent allemand chantant du chef du chœur de Radio France, Matthias Brauer, qu’a commencé ce beau concert d’hommage. Matthias Bauer a travaillé avec Kurt Masur quand celui-ci était à la tête de l’Orchestre national de France de 2002 à 2008.

Répartis avec élégance sur l’étage du fond de l’auditorium, le chœur dirigé par Matthias Bauer était à l’honneur au début du concert avec une première pièce d’autant plus émouvante qu’elle a sonné comme un chant religieux : sur les mots de Hölderlin, le Schicksalslied de Brahms (1871) a plongé la salle dans une émotion solennelle mais aussi lumineuse, portée par un orchestre attentif et très uni.

C’est dans la même lumière joyeuse d’un destin accompli qu’en monture légère (les cordes menées par le premier violon Sarah Nemtanu, 2 flûtes, 2 hautbois, 2 bassons et 2 cors) que l’Orchestre National de France a brillé dans une 5e symphonie de Schubert (1841) en nous emmenant en voyage depuis la pure joie de l’allegro original, au tranchant du allegro vivace final en passant par la mélancolie habitée du Andante et le mouvement irrésistible du Menuet. D’une élégance puissante, les cheveux aussi noirs qu’on se rappelle ceux de son père blancs, Ken-David Masur a mené ce Schubert au point exact où légèreté et gravité se rencontrent et c’était extrêmement touchant de l’entendre diriger pour son père une oeuvre qui paraît  éternellement « jeune ».

Après un bref entracte, la violoniste Anne-Sophie Mutter a fait son entrée sur la scène de l’auditorium, blonde apparition et corps liane dans une robe bustier bleue longue qui a tout éclipsé visuellement avant d’entrer de plein pied dans un oeuvre qu’elle a créée à Londres avec Kurt Masur : Sur le même accord de Henri Dutilleux (2002). Commençant par un pincement violent, l’accord progresse avec mélodie et complicité entre l’orchestre et la soliste absolument époustouflante de concentration et de puissance, dans son mélange précieux de fermeté et de douceur.

Enfin, en final de cette soirée au programme et à l’atmosphère éblouissants, c’est la virtuosité du Concerto n°1 pour violon de Mozart (1775) que nous avons retrouvée, effectuant un bon en arrière dans le temps, dans un répertoire où Anne-Sophie Mutter – qui fête cette année ses 40 ans de carrière-best probablement l’une des plus grandes références. Encore une oeuvre de « jeunesse » donc (Mozart avait 19 ans quand il a composé les 5 concertos pour violon) où Mutter et l’orchestre ont brillé en écho, la soliste dansant en attendant son tour et éblouissant littéralement le public dans des solos qui ont fonctionné avec une attention et une camaraderie qui a pu faire penser au jazz : enlevée mais jamais empressée dans la premier mouvement, elle nous a fait frissonner dans l’adagio avant de finir avec éclat et force dans le dernier mouvement.

A peine de temps d’applaudir en se remettant de cette magistrale interprétation et de noter l’extrême émotion de la poignée de main entre la soliste et le fils de Kurt Masur, qu’une nouvelle vague d’émotion nous attendait. En bis, la virtuose allemande a donné le fameux air de la Suite pour violon n°3 de Bach. Que le public a accueilli dans un silence quasi-religieux, mettant une bonne minute de silence à applaudir après les dernières notes.

Cette soirée d’hommage à Kurt Masur était magnifique et le tribut vibrant, jamais triste et d’une densité .éblouissante.

visuel : Sasha Gusov