Julia Lezhneva et le Kammerorchester Basel font vivre la passion baroque à Tours

14 octobre 2018 Par
Yaël Hirsch
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Après avoir vécu un Carnaval à Venise avec la mezzo-soprano Ann Hallenberg et Il Pomo d’Oro en ouverture du Festival Concerts d’automne, le public réuni autour de la musique à Tours s’est plongé dans les affres de la passion baroque avec l’extraordinaire soprano Julia Lezhneva et le Kammerorchester, ce samedi soir. Un récital éblouissant, aussi bien techniquement que du côté de l’émotion.

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Encadré avec grâce par des Concerti tirés du dernier recueil (op. 8) du maître baroque du 17ème siècle à Bologne, Giuseppe Torelli, le programme extrêmement virtuose pour la chanteuse nous a promené dans l’âme – et surtout le cœur- des passions européennes d’un temps finalement pas si lointain.

En première partie, Julia Lezhneva nous fait immédiatement vivre trois états très divers mais très intenses du « labyrinthe des passions » baroques : la surprise et l’aventure de l’état amoureux avec « Come nave in mezzo all’onde » de Porpora où elle se montre extrêmement souple, légère et à la fois déjà d’une intensité absolue; le désespoir de l’amante repoussée avec « Senza di te moi bene » de Carl Heinrich Graun; puis avec un autre air de ce compositeur allemand, « No, di Libia fra l’arene », elle nous fait vibrer avec puissance sur la ligne de crête de la colère baroque.

Dès les premiers instants, sa voix incroyable saisit et suggère déjà tout un monde d’états de grâce. Les notes sont claires, détachées, la diction limpide. Tout est limpide et pourtant l’on sent le travail technique, et l’exigence de ce répertoire. Et Lezhneva module, royale, le final du premier aria qu’elle nous livre très retenu, presque susurré, pour nous renvoyer à tout un monde caché. Elle éclate aussi, notamment avec des longues notes a capella et solitaires en reprise ds premiers mouvement des arias da capo, avant d’être rejointe pour chaque final par un orchestre  attentif et enveloppant. Enfin, très expressive dans chacun de ses gestes -parfois délicieusement surannés lorsqu’elle met ses mains en prière ou lance ses bras en avant- la soprano tout de blanc vêtue incarne avec tout son corps cette passion.

Dans une robe toujours blanche mais d’un lamé étincelant, en deuxième partie, elle nous propose un programme Vivaldi et Haendel, toujours cohérent dans cette exposition des divers aspects du sentiment. Et elle propose dans un répertoire qu’on a redécouvert avec Cécilia Bartoli, il y a vingt ans, avec en tête la profondeur et le cuivre de la voix de la mezzo-soprano. Malgré cette autre grande voix en tête, et peut être parce qu’elle vit vraiment chaque aria, Lezhneva nous impressionne et nous bouleverse : de délicatesse dans un « Zeffiretti che sussurate » qu’elle scande et module avec jeu et entre les deux violons principaux du Kammerorchester, de desarroi dans la délirante fugue de vieillesse qu’est le « Un pensiero nemico di pace » de Haendel, et de maitrise dans le flamboyant « Brilla nell’alma », également de Haendel.

Applaudie debout, elle donne généreusement trois bis, eux aussi extremement travaillés et très virtuoses; elle y suggère avec intelligence la passion sacrée et elle triomphe en ultime cadeau avec une des versions les plus bouleversantes du « Lascia la spina » de Haendel qu’il nous a jamais été donné d’entendre.

Sortis de la salle avec la chair de poule, nous avons eu la chance de pouvoir nous remettre de nos émotions dans le magnifique foyer du Grand Théâtre de Tours, où la Fondation Orange a parlé de son partenariat avec Concerts d’automne et où le directeur, Alessandro di Profio (lire notre interview) a remercié les artiste et parlé de l’engagement du Festival qui permet de faire des dons dans la lutte contre l’autisme.

Le Festival se poursuit encore ce dimanche avec un vrai spectacle de Vivica Genaux autour de Pauline Viardot. Et puis les deux week-ends suivants jusqu’à la fin du mois.

Visuels (c) YH