[Interview] Alice Orange nous parle du Festival de Sablé 2016 qui interroge le « Genre Baroque »

19 août 2016 Par Yaël | 0 commentaires

Du 24 au 28 août 2016, la 38e édition du Festival baroque de Sablé met en avant la question du genre, avec, entres autres, une soirée d’ouverture sur les contre-ténors et la mise en avant de compositions de musique ancienne faites par des femmes. La directrice artistique de ce grand événement baroque, Alice Orange, nous présente les enjeux de la programmation 2016.


Sur les scènes d’Europe, y avait-il une plus grande liberté sur la question du genre à l’époque baroque qu’au XIXe siècle?

À l’époque baroque, la question du genre était très librement traitée sur les scènes de théâtre, notamment en Italie et en dehors des états romains qui appartenaient aux papes. À Venise, par exemple, les personnages fantaisistes faisant fi des bonnes mœurs sont assumés sur les scènes lyriques et font recette. En France, la problématique est différente. Les femmes, notamment, n’apparaissant pas dans les ballets, ce sont par conséquent les hommes qui sont amenés à jouer des rôles féminins, uniquement dans le genre comique cependant. Mme Jourdain est ainsi interprétée par un homme à la création du Bourgeois Gentilhomme de Molière. Pour résumer, c’est parce que, de manière générale, la scène est à l’époque baroque un espace «décomplexée» que la question du genre est traitée avec une si grande liberté. Par la suite, le travestissement n’est plus de même nature et devient moins courant, quoiqu’il ne cesse pas totalement d’exister. L’héritage des castrats perdure dans certains opéras de Rossini notamment et des rôles de jeunes hommes sont chantés par des femmes comme Octavian dans Le Chevalier à la rose de Richard Strauss.

Cependant, les travestissements, les rôles androgynes, les tessitures atypiques, s’ils peuvent parfois répondre initialement à des critères sociétaux, politiques ou religieux, comme nous l’avons évoqué, ne s’en trouvent pas moins in fine au service de l’artistique. La voix des castrats, plus naturelle que celle des contre-ténors, est préférée dans les distributions. Le jeu des tessitures est avant tout au service du plaisir de l’oreille et la satire du travestissement sert bien sûr l’intrigue dans la comédie. À cet égard, le mélange et la confusion des genres sont en effet là pour créer le merveilleux et l’émotion.

Le festival met en avant cette année des femmes de l’époque baroque qui ont composé des œuvres importantes. Pouvez-vous nous parler de celles que vous avez choisies?
J’ai choisi de faire un focus sur trois compositrices italiennes du Seicento. Ce choix du XVIIe siècle italien me semblait intéressant car il correspond, dans le domaine artistique, à une époque éclairée et florissante qui a permis à ces musiciennes d’accéder à une certaine reconnaissance, de diffuser leurs œuvres et de jouer un rôle majeur dans l’évolution des formes musicales. Le programme proposé par Anna Reinhold et Thomas Dunford sublime des pièces vocales de Barbara Strozzi, dont l’œuvre correspond à la plus grande production de cantates de l’époque. L’ensemble Clematis (Stéphanie de Failly) met à l’honneur la musique instrumentale d’Isabella Leonarda, qui renouvelle avec brio l’écriture de la Sonate italienne. Enfin, le Huelgas Ensemble (Paul Van Nevel) fait revivre une œuvre remarquable de Francesca Caccini, La Liberazione di Ruggiero, premier opéra écrit par une femme en 1625.

A l’époque, y avait-il une vraie éducation musicale possible pour les femmes d’une certaine classe sociale?
Pour accéder à cette éducation musicale mais surtout au statut de musicienne professionnelle et de compositrice, un ensemble de circonstances favorables devaient bien sûr être réunies. Le cas d’Élisabeth Jacquet de la Guerre, à laquelle un concert du Festival est dédié, est, à cet égard, significatif. Issue d’une famille de musiciens, elle reçoit une éducation musicale poussée et contribue, comme bon nombre de ses contemporaines, à faire de l’école française de clavecin une des plus prestigieuses d’Europe. Ce statut, son talent d’écriture et le soutien indéfectible de son mari lui-même musicien, lui permettent d’être reconnue comme musicienne professionnelle puis comme compositrice. Élisabeth Jacquet de la Guerre a ainsi bénéficié d’un ensemble de facteurs qui ont été favorables à sa carrière de compositrice.

Il y a plusieurs créations à Sablé : des créations à partir de partitions baroques. Faites-vous des commandes?
Certaines créations sont en effet des commandes. C’est le cas du concert dédié à la voix de Contre-ténors qui correspond à un programme et à une distribution que j’ai moi-même définis dans la perspective de notre thématique 2016. Il en est de même pour notre concert de clôture La Grande Veillée, qui consiste tous les ans à choisir des ensembles et des solistes pour interpréter un corpus de concertos pour instruments. Les ensembles et les orchestres eux-mêmes sont également à l’origine des créations et celles-ci rencontrent les envies des programmateurs. Ainsi, autour du programme Lisbonne tremble nous nous sommes découverts, avec le directeur artistique de l’ensemble Vox Luminis, un intérêt commun pour la musique baroque portugaise sur laquelle le Festival travaille depuis plusieurs années. Sur des projets comme celui-ci, la recherche et l’édition de partitions sont souvent nécessaires et constituent une étape importante de la réalisation du projet.

En résonance avec la musique, quelle est la part de la danse et du théâtre dans la structure du festival?
Tous les ans, la danse est présente dans notre Festival et nous perpétuons en cela une tradition. Le Festival est en effet emblématique de la redécouverte de La Belle Danse pour avoir accompagné des générations de danseurs dans leur recherche chorégraphique. Le lien entre musique et danse à l’époque baroque est bien sûr essentiel : il faut connaître la musique pour bien danser et, à l’inverse, interpréter la musique baroque implique d’en comprendre le rythme et les mouvements. Nous avons également initié, depuis 2012, une recherche autour du théâtre baroque pour lequel il existait, comme pour la danse et la musique, des manières de faire spécifiques à l’époque baroque, notamment une gestuelle et une déclamation qui constituent les codes de l’acteur du XVIIe siècle.

Pouvez-vous nous parler de l’Académie et de son travail avec Andreas Scholl? La question du genre est-elle aussi au cœur de ce travail?
Andreas Scholl est professeur au sein de notre département Voix baroques. De par cette spécialité baroque, la formation est de fait en partie dédiée aux voix masculines aiguës, à cet égard en résonance cette année avec la question du genre. De manière générale, et toutes voix confondues, la session a pour but d’accompagner les jeunes chanteurs de haut niveau en les conseillant sur la technique, l’interprétation, le placement de la voix, le choix de la tessiture, des questions qui sont au cœur de leur réflexion au début de leur carrière.

Enfin, après plusieurs années à la tête du festival pouvez-vous nous parler de son évolution? Quel est le rôle de Sablé aujourd’hui dans la mise en avant de la musique baroque? 
Travailler sur l’expression baroque aujourd’hui, c’est à mon sens considérer le matériau baroque avant tout comme une matière vivante de création. C’était peut-être moins le cas à l’époque de sa redécouverte, durant laquelle les musiciens souhaitaient surtout être historiquement informés pour récréer les œuvres. À cet égard, le développement de projets croisés avec d’autres disciplines ou en résonance avec la création musicale contemporaine est, à mon sens, très précieux. Cette démarche ouvre de nouvelles perspectives…

visuel : affiche officielle


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