Gala Gounod à l’Auditorium de Radio France

18 juin 2018 Par
Victoria Okada
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Pour conclure la série d’opéras et de concerts consacrés à Charles Gounod dans le cadre du Festival Palazzetto Bru Zane, l’Orchestre national de France sous la direction de Jesko Sirvend  a donné, le 16 juin à l’Auditorium de Radio France, un gala rassemblant cinq chanteurs.

gala-gounodLa soirée était en quelque sorte le condensé de la production lyrique de Gounod. Outre des extraits d’opéras Roméo et Juliette, Faust et Mireille, le concert a proposé des pages moins connues : Sapho, La Reine de Saba, Tobie, Philémon et Baucis, Cinq-Mars et Mars et Vita. Ces choix, qui montrent la diversité d’écriture du compositeur, font également transparaître la volonté du Palazzetto Bru Zane qui a pour vocation de mieux faire connaître le répertoire français.

Les productions d’opéras du Festival, ayant privilégié le retour à la sonorité de l’époque avec La Nonne Sanglante (Insula Orchestra sous la baguette de Laurence Equilbey) et Faust dans la version inédite de 1859 (Les Talens Lyriques dirigés par Christophe Rousset, lire notre chronique), ont habitué nos oreilles à quelque chose d’intimiste. Par conséquent, l’Orchestre national de France en grande formation moderne d’une centaine de musiciens, avec une soixantaine de cordes, nous surprend presque, avec un sentiment d’anachronisme. Le son, beau et lisse, ayant une épaisseur qui conviendrait parfaitement à des expressions postromantiques — par exemple dans les symphonies de Mahler ou de Bruckner, ainsi qu’aux opéras de Puccini, de Verdi ou de Wagner — confère un aspect trop chargé à notre sens pour la musique de Gounod. La direction, limpide et dense, du chef allemand Jesko Sirvend, assistant à l’Orchestre national de France depuis 2017, fait transparaître largement son excellence dans un répertoire plus tardif, à partir de la fin du 19e siècle (et ce pressentiment est confirmé en consultant la liste de son répertoire sur le site du musicien). L’« Invocation » orchestrale suivant le quatuor « Par la main de ce fils » de Tobie, qui anticipe dans certaine mesure la sensualité qui habitera les mouvements lents de Mahler, est sublime grâce aux cordes fines et voluptueuses, avec une grande douceur veloutée dans le pianissimo vers la fin…
Cependant, la capacité vocale et physique dont les chanteurs doivent faire preuve devant un si grand orchestre nous rend quelque peu perplexes (du moins pour le programme de ce soir) ; pourquoi doit-on rechercher constamment un aspect toujours plus spectaculaire ? Pourquoi les chanteurs qui n’ont pas les poumons d’un géant mais qui sont infiniment subtils dans l’expression sont-ils moins considérés ? Toutes les voix ne sont pas adaptées à chanter dans les Arènes de Vérone ou au Met de New York, d’ailleurs les salles pour lesquelles les compositeurs ont écrits étaient « petites » selon nos critères actuels…

Cela étant dit, la performance des chanteurs de ce soir-là mérite un hommage élogieux. Elsa Dreisig, a assuré parfaitement la difficile tâche de chanter, pour ouvrir le concert, les deux volets entiers de « Ah ! Viens ô liqueur mystérieuse… Amour, ranime mon courage » (scène de breuvage de Juliette) de Roméo et Juliette, d’autant que c’est la première fois qu’un public l’entend dans son intégralité. L’air est si exigeant que les cantatrices du passé ont soit renoncé tout simplement, soit omis certaines (plutôt la plupart des) parties. Si Elsa Dreisig semblait un peu tendue au début, elle a réussi admirablement le déploiement vocal du deuxième volet et encore davantage, à la fin du concert, le quatuor « Oro supplex » de Mors et Vita. La mezzo-soprano américaine Kate Aldrich a interprété ensuite « Ô, ma lyre immortelle » extrait de Sapho. Sa voix riche et expressive a incarné avec grand bonheur l’héroïne tragique, alors que sa présence scénique a peut-être été trop importante en tant que Vincenette dans le duo « Ah ! Parle encore » de Mireille avec Jodie Devos. La soprano belge est merveilleuse, avec son timbre pur et céleste, tout aussi dans l’air de Mireille « Heureux petit berger » que dans celui, colorature, de Baucis « Ô riante nature » (Philémon et Baucis), même si le tempo plus allant semblait plus adéquat. Comme toujours, sa musicalité s’est avérée convaincante quel que soit le répertoire qu’elle a su choisir avec attention.
Pour les voix masculines, Patrick Bolleire, basse presque baryton, a une autorité dans son chant. L’air de Soliman « Sous les pieds d’une femme » évoque son amour pour Balkis, la reine de Saba, et ses doutes pour la situation (celle-ci a promis de l’épouser mais le fuit), mais sa voix rappelle indéniablement la puissance du roi. Le ténor Yosep Kang, de nationalité italienne, n’avait pas ce soir une occasion de briller pleinement. L’air de Cinq-Mars « Ô chère et vivante image » a mis en avant son beau timbre solaire, mais d’autres pages plus extraverties peuvent mieux montrer mieux sa vocalité.
Au début de la deuxième partie du programme, nous n’avons pas pu entendre l’improvisation sur orgue d’Olivier Latry sur des thèmes de Gounod. En effet, le bar situé à l’étage n’est pas équipé de sonneries et un certain nombre de spectateurs se sont retrouvés  devant les portes de la salle hermétiquement fermées à quelques minutes près… Il aurait été mieux d’avoir la possibilité de suivre le concert via un écran dans le hall, comme le proposent presque toutes les salles à travers le monde…

Programme
Roméo et Juliette : entracte symphonique de l’acte IV et Scène du breuvage : « Ah ! viens ô liqueur mystérieuse… Amour, ranime mon courage »
Sapho : air de Sapho « Ô, ma lyre immortelle »
Faust : ballet (Les Nubiennes, Les Troyennes, Danse de Phryné)
La Reine de Saba : récit et air de Soliman : « Sous les pieds d’une femme »
Tobie : quatuor « Par la main de ce fils »
Philémon et Baucis : air de Baucis « Ô riante nature »
Improvisation à l’orgue sur des thèmes de Gounod
Cinq-Mars : entracte symphonique et air de Cinq-Mars « Ô chère et vivante image ».
Mireille : air de Mireille « Heureux petit berger » et duo de Mireille et Vincenette « Ah ! Parle encore »
Mors et Vita : quatuor « Oro supplex », Épilogue.

Elsa Dreisig soprano
Jodie Devos soprano
Kate Aldrich mezzo-soprano
Yosep Kang ténor
Patrick Bolleire basse
Olivier Latry orgue
Orchestre national de France
Jesko Sirvend
direction