Les fragments d’un discours pianistique de Jean-Marc Luisada

16 décembre 2017 Par
Laurent Deburge
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Dans une salle Gaveau comble de fidèles en attente d’être comblés, le pianiste Jean-Marc Luisada donnait un récital sensible et pédagogique jeudi 14 décembre 2017.

On retrouve le son chaud et rond et le phrasé articulé qui sont la signature de Luisada, avec la divertissante sonate de Haydn Hob. XVI:6, en sol majeur, aux rythmes variés, dont la composition remonte à la période pré Sturm und Drang du compositeur. Le pianiste s’y montre à la fois clair et déterminé, particulièrement inspiré dans les passages émouvants du menuet, où il semble savourer pleinement l’Empfindung mélancolique des effondrements chromatiques contenus dans le trio en mode mineur. Les Variations en fa mineur Hob. XVII:6 nous plongent progressivement dans une ambiance plus tourmentée annonçant le romantisme qui marquera la suite du programme.

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Jean-Marc Luisada est un pianiste sensible, sincèrement touché par la beauté des œuvres, et dont le visage exprime en permanence ces transes de l’âme. Mais que l’interprète ressente manifestement de l’émotion n’est pas un gage que cette dernière passe jusqu’à l’auditeur. C’est le fameux paradoxe de Diderot, qui distingue « le jeu d’âme » et le « jeu d’intelligence », selon lequel « moins on sent, plus on fait sentir ». Ainsi Jean-Marc Luisada contemple des paysages dans lesquels il s’absorbe et s’attarde, au risque de se perdre dans l’émotion et de délivrer un discours amoureux certes, mais fragmenté, disséminé en une multiplicité de formes sans qu’une structure unitaire semble soutenir l’ensemble. Dans son extase personnelle, on a du mal à le suivre, et l’intérêt de l’auditeur s’en trouve diminué.

 

Que ce soit dans Beethoven ou dans Chopin, les œuvres proposées ressortissent de la fantaisie (Fantaisie en Fa mineur de Chopin op. 49, Barcarolle, Polonaise-Fantaisie op. 61) et l’attention au détail comme la sensation d’improvisation dans le jeu de Luisada pourraient être justifiées et accordées à une musique volontairement déstructurée. Or, cette labilité dont fait preuve le pianiste, qui n’est pas un simple effet de rubato au service de l’expression mais une sorte de complaisance à profiter du moment, à souligner un passage fortement ressenti, paraît redondante et dessert le propos.

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L’Intermezzo op. 118 n°2 en la majeur de Brahms donné en rappel est en revanche franchement plus réjouissant. Dans une forme plus ramassée le touché et la sensibilité de Jean-Marc Luisada sont réconfortants. Le deuxième Scherzo de Chopin, par lequel s’achève le récital, un must du répertoire de Luisada, et permet enfin à tous les fans de vibrer et de partager le plaisir ressenti par l’interprète.

 

Laurent Deburge