Festival de Saintes 1 : Claviers d’époque

26 juillet 2018 Par
Victoria Okada
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Le Festival de Saintes a proposé, le 20 juillet, deux concerts avec claviers, l’un de clavecin solo par Justin Taylor, l’autre de pianoforte en concerto par Ronald Brautigam et le Jeune Orchestre de l’Abbaye dirigé par Michael Willens.

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Justin Taylor dans la fluidité décontractée

Justin Taylor, au lendemain de deux récitals Scarlatti dans le cadre de « Scarlatti 555 » et du Festival de Radio France Occitanie Montpellier, donne à Saintes un programme avec… Scarlatti. Mais pas que. C’est une synthèse de ses deux disques précédents, l’une consacrés à la famille Forqueray et l’autre au compositeur napolitain Ligeti, intitulé « Continuum ». Sa formidable dextérité et la fluidité dont il fait preuve dans chaque phrasé sont toujours réjouissantes, extrêmement agréables à écouter ; on peut même imaginer que les grands maîtres de l’époque auraient dû avoir un jeu similaire. L’enchainement entre la Sonate K 141 et Continuum de Ligeti révèle une lointaine parenté musicale qui lie ses deux musiciens, par des notes frénétiquement répétées. Dans l’œuvre de Ligeti (la composition a 50 ans cette année), le jeune claveciniste réalise un plongeon sonore si bien qu’on a la sensation étrange d’écouter une musique sonorisée, voire mixée.

Pour la partie Forqueray, il n’oublie pas d’insérer une transcription par lui-même d’une Suite pour trois violes d’Antoine Forqueray, le père, en l’occurrence celle de l’« Allemande », que l’on écoute avec délectation en se disant qu’elle est plutôt réussie… Voilà l’un des meilleurs représentants de la nouvelle génération d’interprètes, décontractés, avec un naturel aimable, qui permet aux gens de s’approcher davantage à ce répertoire ! Dans des extraits de la Suite en ut mineur de Forqueray fils, Jean-Baptiste de prénom, le temps que le claveciniste prend dans « La Léon » entre certaines notes ainsi que dans des pauses prolongées génèrent un effet inattendu et frais, entretenant régulièrement la curiosité de l’auditoire. En bis, Les barricades mystérieuses de François Couperin (hommage aux 350 ans de sa naissance?) et la Sonate en fa mineur K519 de Scarlatti dans laquelle Justin Taylor trouve un caractère proche de Mendelssohn. Et cela sert d’introduction, quoi qu’involontaire, au concert suivant.

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« Dans l’ombre de Beethoven »

Sous ce titre, le concert présente le Concerto n° 4 de Beethoven entouré de deux œuvres méconnues : Ondine de E.T.A. Hoffmann et la Symphonie n° 4 op. 60 de Jan Krtitel Vaclav Kalivoda (ou Kalliwoda). Surtout connu pour être l’auteur de contes et nouvelles au temps du premier romantisme, E.T.A. Hoffmann fut aussi un compositeur important qui « a posé quelques jalons fondateurs pour les générations à venir », selon Jean-Jacques Groleau dans le programme. L’Ondine, créée à Berlin en 1816, remporta un large succès et attira l’attention de ses confrères. La musique, colorée et descriptive, évoque des scènes pittoresques. Une certaine grandiloquence règne sur ses pages, avec un goût prononcé pour l’extraordinaire (le personnage principal est une nixe, nymphe des eaux germaniques, qui épouse un humain pour se doter d’une âme), et ce, dans une atmosphère incontestablement théâtrale rendue merveilleusement bien par le Jeune Orchestre de l’Abbaye (JOA).

Le Concerto de Beethoven est interprétée par le clavieriste hollandais Ronald Brautigam. Son nom est marqué grâce à sa formidable intégrale des œuvres de Mozart pour piano solo et de Haydn pour pianoforte, éditées par BIS. L’acoustique de l’Abbatiale n’est pas idéale pour le pianoforte (ni pour le clavecin d’ailleurs), mais Ronald Brautigam, en phase avec l’orchestre, contrôle son jeu pour tirer le meilleur profit de son instrument comme un élément à part entière de l’ensemble. Son interprétation est sûre et ferme, convaincante dans son dynamisme. Il sème de temps à autres une touche « ancienne », comme par exemple l’accord initial joué en arpège.

Jan Krtitel Vaclav Kalivoda (1801-1866), originaire de Prague, jouissait de grande estime en son temps et sa célébrité était telle que le Philharmonique de New York lui a commande une œuvre pour son concert d’inauguration en 1842. Actif en Allemagne, il est également connu sous le nom de Johann Wenzel Kalliwoda. Sa 4e Symphonie, composée en 1835, a tous les caractères romantiques, bâtie sur les fondations classiques solides. De cette œuvre se dégage une beauté formelle parfaitement construite, avec quelque parfum de Mendelssohn. L’introduction est lente et d’un caractère indéfinissable et précède un « Allegro ma non troppo » plein d’entrain, suivi d’un « Romanze » grave, sérieux et lyrique, puis d’un scherzo vivifiant qui pourrait être une intermède d’une pièce de théâtre. Enfin, on entend un final énergique et lui aussi extrêmement théâtral. La direction de Michael Willens (directeur de la Kölner Akademie) est d’une grande clarté : Privilégiant le discours propre à chaque pupitre, il créé en même temps un grand ensemble pourvu d’une texture sonore riche de mille coloris. Sous sa direction, les jeunes musiciens de l’Orchestre réalisent une interprétation de très grande qualité.

Le Jeune Orchestre de l’Abbaye (le JOA)

Le JOA rassemble de jeunes musiciens en fin d’études ou en début de carrière, issus de 19 nationalités différentes. Sous la direction des plus grands chefs d’orchestre, ils bénéficient d’un parcours complet qui conjugue pratique sur instruments d’époques et expérience de la scène.

En septembre 2018, le JOA enregistrera un disque avec le label NoMadMusic deux concertos pour violoncelle de Haydn (les seuls dont la composition puisse lui être attribuée) avec Raphaël Pidoux au violoncelle. La campagne participative de financement pour la réalisation de ce projet est en cours jusqu’au 27 juillet.

Photos © Sébastien-Laval