Estivales de musique en Médoc : sensationnel récital d’Alexandre Kantorow

10 juillet 2018 Par
Victoria Okada
| 1 commentaire

Le 6 juillet, les Estivales de musique en Médoc a connu, après le concert de la veille avec trois violoncelles (lire notre compte-rendu), un deuxième remplacement de musicien à la suite de l’annulation de celui initialement prévu. C’est l’avant-veille de son concert que Lucas Vondracek (premier prix du Concours Reine Elisabeth 2016), a annulé sa venue dans le chais du Château Lafite-Rothschild, à Pauillac. Alexandre Kantorow le remplace et offre un récital à couper le souffle, au grand bonheur des spectateurs. Cette soirée restera à jamais dans l’histoire du Festival.

alexandre-kantorow-okC’est ce qu’on appelle un talent. Un vrai. Alexandre Kantorow a déjà conquis les plus exigeants des mélomanes et les spécialistes les plus avertis. À l’annonce du changement de pianiste, ceux qui le connaissaient ont donc sauté de joie, car ils savaient que la soirée serait exceptionnelle. Et le jeune homme de 21 ans ne les a aucunement déçus. Le programme qu’il a proposé était à la mesure de son ambition et de l’attente du public : Sonate n° 1 en ré mineur op. 28 de Rachmaninov, Sonate n° 2 en la majeur op. 2-2 de Beethoven, Fantaisie en fa mineur op. 49 de Chopin, et La Danse macabre de Saint-Saëns arrangée par Horowitz.

Pendant les 45 minutes de l’intense Sonate de Rachmaninov, le pianiste se montre un excellent bâtisseur sans laisser aucun détail à l’abandon, alors que la partition est exigeante et difficile à construire avec cohérence. Il fait déjà généreusement preuve de toutes ses qualités : outre le sens de lecture, son interprétation fait transparaître ses réflexions minutieuses qui se manifestent pourtant de manière spontanée, extrêmement naturelle. Sa facilité technique est époustouflante, mais elle ne tombe jamais dans une technicité démonstrative et n’a pas d’autre but que de servir la musique. Sa musicalité va avec cette profondeur dans les moindres notes, par conséquent, chacune d’elles prend une importance égale aux autres pour constituer un ensemble solide et convaincant, d’où la notion de construction.

S’il a cette puissance qui fait résonner pleinement le piano et le lieu — on a véritablement l’impression d’être en immersion dans les vibrations que dégage l’œuvre —, ses doigts sont capables de produire les sons les plus délicats, surtout les pianissimos aux couleurs multiples… En bref, il fait de cette œuvre une symphonie.

alex-kantorow-11Un parcours presque initiatique que ces 45 minutes, un grand voyage pianistique qui révèle le rapport que nous avons véritablement face à cet art qu’est la musique : Aimons-nous la musique ? Jusqu’à quel point ? Qu’est le piano pour nous ? La question devient alors philosophique…

Dans la deuxième partie, une autre sonate, injustement méconnue, celle du jeune Beethoven. La beauté du son qu’il a montrée dans Rachmaninov (pour cela on fait l’éloge de l’accordeur qui règle merveilleusement ce piano Steinway) est toujours là, qui met merveilleusement l’accent sur les contrastes chers au maître de Bonn. Entre le « Largo » très ample mais sans lourdeur, et le Rondo final où règne une légèreté aérienne (surtout les arpèges qui introduisent le thème principal), notre pianiste met en évidence, avec un naturel sidérant, les différentes facettes de Beethoven encore classique mais à travers lesquelles on sent une formidable émancipation proche.

La Fantaisie et la Danse macabre, absolument prodigieuses

Dans la Fantaisie de Chopin, il y a des moments où l’on a cru que le piano sonnait moins, tandis que l’interprétation est musicalement parfaitement élaborée, surtout avec l’impressionnante montée vers le Più mosso ainsi que l’enchainement entre le ritardando de la fin du Più mosso, l’Adagio sostenuto et l’Assai allegro qui le suivent pour la conclusion. Vers la fin, il met la pédale forte sur les arpèges de telle manière que les notes se confondent et créent un effet cluster à la Tristan Murail, ce qui nous fait soudain prendre conscience que Chopin était complètement visionnaire… Notre petite interrogation sur la résonance est ensuite totalement dissipée en écoutant La Danse macabre, absolument prodigieuse. Ce mini-poème symphonique (une fois de plus, il transforme le piano en un grand orchestre) a une virtuosité acrobatique, il tire l’essentiel : la musique (toujours !).

En bis, la Rhapsodie en si mineur op. 79-1 de Brahms, d’une profondeur consternante, et une petite pièce de Franz von Vecsey (ou Ferenc Vecsey, 1893-1935) composée initialement pour violon et piano mais transcrite par Cziffra pour piano solo. Ce concert fut une de ces prémisses des événements futurs qui confirmeront qu’Alexandre Kantorow va loin, très loin.

Prochains concerts : 11 juillet avec Anaïs Gaudemard (harpe) et Julien Beaudiment (flûte) au Château Branaire-Ducru à Saint-Julien Beycheville ; 12 juillet avec Thibault Cauvin (guitare) et Julien Martineau (mandoline) et Orchestre national Bordeaux-Aquitaine sous la direction de Jonathon Heyward à l’Auditorium de Bordeaux

Photos : Stéphane Delavoye