Daniil Trifonov : variations romantiques et virtuoses

8 février 2016 Par Mathias Daval | 0 commentaires

A seulement 25 ans, le pianiste russe Daniil Trifonov a déjà acquis un statut de star internationale. Révélé au grand public en 2010 à l’occasion du concours Chopin dont il remporte le 3e prix, il agrège depuis lors les performances qui font date. En témoigne ce récital donné le 7 février au théâtre des Champs-Elysées.

Note de la rédaction :

On a souvent cité ce mot de Martha Argerich à son égard : « He has everything and more. What he does with his hands is technically incredible. It’s also his touch – he has tenderness and also the demonic element. I never heard anything like that. » (« Il possède tout et encore plus. Ce qu’il fait avec ses mains est techniquement incroyable. Quant à son toucher, il y a de la tendresse mais aussi du diable en lui. Je n’ai jamais rien entendu de pareil. ») Mais Trifonov n’a plus besoin aujourd’hui de la recommandation de sa glorieuse aînée. Il a prouvé depuis un bon moment qu’il rivalisait avec les meilleurs interprètes de Chopin et des romantiques.

Né d’une famille musicienne, formé à l’Académie Gnessine de Moscou dès l’âge de 9 ans, Trifonov suit le parcours classique d’un surdoué de conservatoire, enchaînant formations à l’international (Cleveland Music Institute), prestigieux concours de piano (1er prix des concours Arthur Rubinstein et Tchaïkovski en 2011), et premier grand concert au Carnegie Hall en février 2013, qui donnera lieu à un enregistrement déjà mythique chez Deutsche Grammophon. Salué par la critique, cette performance a définitivement consacré la figure de Trifonov en musicien prodige, recherché par les plus grandes scènes.

Au théâtre des Champs-Élysées, on comprend pourquoi Trifonov triomphe dans le répertoire romantique, à l’image de cette « Sonate pour piano en sol majeur » de Schubert, que le jeune pianiste, malgré quelques fragments dont les oreilles chagrines pourront juger l’appui un peu lourd, transforme en élégie lumineuse. Un sens aigu de la musicalité qui transparaît également dans la « Chaconne de la partira n°2 en ré mineur » de Bach, arrangée par Brahms ; un morceau de bravoure pour main gauche qui retranscrit la polyphonie du violon et dont Trifonov fait résonner brillamment les « coups d’archet » simulés… Enfin, c’est la « Sonate pour piano n°1 en ré mineur » de Rachmaninov (1907) qui conclut le concert, et il est difficile de ne pas ressentir les frissons envahir l’audience au cœur de l’allegro molto, exécuté avec une maîtrise hors du commun.

Mais le coup de cœur personnel reste pour la pièce centrale, les « Variations sur un thème de Paganini » composées par Brahms dans les années 1860, et réputées techniquement diaboliques. Qu’il s’agisse des ruptures rythmiques ou des glissandi d’octaves à haute vélocité, rien ne fait trembler Trifonov. Il confirme ici la fluidité de son jeu qui avait déjà précédemment donné au plus ardu répertoire lisztien une apparence de facilité déconcertante. C’est qu’il y a des réminiscences de Liszt presque physiques chez le jeune russe – chevelure brune et raide, traits du visage, finesse et écartement des doigts – et surtout une capacité à créer un espace-temps musical qui n’est pas de ce monde. Un morceau de bravoure à l’issu duquel on sent le public à deux doigts de la standing ovation, bien qu’à mi-parcours du concert, et qui donne envie de se replonger dans la « Rhapsodie » de Rachmaninov inspirée du même thème, dans le magistral enregistrement de l’orchestre de Philadelphie sous la direction de Yannick Nézet-Séguin.

Trifonov fait partie de ces pianistes qui, sans aller toutefois jusqu’à l’écrasement d’un Glenn Gould, passent la moitié de leur jeu voûtés dans une courbe délicate prolongeant le silhouette de leur instrument. Replié sur ses énergies intérieures, Trifonov ne tombe pas dans le piège d’un « sur-sentimentalisme » que pourrait convoquer son répertoire romantique. Son expressivité est toujours nuancée et jamais démonstrative malgré le choix de pièces virtuoses. Une fulgurance sonore suave et pénétrante à la fois.

Dans « La Musique du hasard », Paul Auster écrivait : « [Le piano] ne manquait jamais d’exercer sur lui un effet calmant, comme si la musique l’avait aidé à distinguer plus clairement les choses, à comprendre sa place dans l’ordre invisible de l’univers ». Il ne fait aucun doute que Trifonov nous aide dans cette compréhension.

Site officielhttp://daniiltrifonov.com/

Photo : © Dario Acosta


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